Mercredi 5 septembre 2012 3 05 /09 /Sep /2012 17:52

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Le concept marxien de « fétichisme de la marchandise » [1] n’indique pas seulement une mystification de la conscience, un « voile ». Il est également un phénomène réel : dans la société capitaliste, toute l’activité sociale se présente sous forme de valeur et marchandise, de travail abstrait et d’argent. Mais cela veut aussi dire que les antagonismes sociaux dans la société marchande ne concernent pas l’existence même de ces catégories, mais regardent essentiellement leur distribution entre ceux qui contribuent à la création de la valeur au travers du travail abstrait. En prendre acte met la théorie de l’émancipation sociale face à un dilemme : les « luttes de classe » au sens traditionnel, et celles de leurs substituts (« subalternes » de tout genre, femmes, populations colonisées, travailleurs précaires, etc.), apparaissent comme des conflits « immanents », qui ne portent pas au-delà de la logique de la valeur [2]. Au moment où celle-ci semble avoir atteint ses limites historiques [3], ces luttes risquent souvent de se borner à la défense du status quo et à la recherche de meilleures conditions de survie pour soi-même au milieu de la crise. Il est évident que ce dont il faudrait s’émanciper ce sont l’argent et la marchandise, le travail et la valeur, le capital et l’État en tant que tels. Il semble cependant difficile d’attribuer cette tache à des groupes constitués par le développement de la marchandise même.


Dans les années 1960, les mouvements de protestation étaient dirigés justement contre la réussite du capitalisme, contre l’ « abondance marchande », et s’exprimaient au nom d’une autre conception de la vie. Les luttes sociales et économiques d’aujourd’hui se caractérisent souvent par leur désir d’un capitalisme qui maintient ses promesses. Dans la problématique écologique semble se poser un peu plus la question du sens de l’ensemble, mais le manque d’une vision globale fait glisser les écologistes rapidement vers des propos de gestion alternative du capitalisme [4]. Vouloir se débarrasser de la colonisation de nos têtes, que ce soit à travers le rejet de la publicité ou l’exploration des liens entre l’inconscient et le fétichisme marchand est assez important, mais risque de se cantonner à la sphère individuelle. Si l’on se tient à une lecture globale et radicalement critique du présent, comme la propose la critique de la valeur, où une émancipation pourrait-elle commencer ? [5]

 

 

Intervenant :


Anselm Jappe est né en Allemagne, a étudié la philosophie en Italie et en France. Il enseigne actuellement l’esthétique à l’Accademia di Belle Arti di Frosinone (Italie). Publications principales : « Guy Debord. Essai » (1993, dernière édition française Denoël 2001), « Les Aventures de la marchandise » (Denoël, 2003), « Crédit à mort » (Lignes, 2011). A participé à l’élaboration de la critique de la valeur autour des revues allemandes Krisis et Exit !

 

Horaire

Vendredi 26 octobre

11h30 – 13h15

Colloque international, " Penser l'émancipation " : Université de Lausanne, 25-27 octobre 2012.

 

Plus d'informations pratiques sur ce site

 

Notes :

 

[1] Les traductions de Joseph Roy et Maximilien Rubel étant quasi inutisables, sur le concept marxien de fétichisme voir la traduction du Livre I du « Capital » de Karl Marx établie sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre (PUF, 2009), notamment dans le chapitre 1, la quatrième partie « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret », pp. 81-95.

[2] Pour un développement,voir Par-delà la lutte des classes par Robert Kurz, Classes et dynamique du capitalisme ou Le prolétariat n'est pas le sujet de l'histoire par Moishe Postone, on peut voir encore Lubies métaphysiques de la lutte des classes. A propos des présupposés tacites d'un étrange rétro-discours par Norbert Trenkle.

[3] La mouvance allemande de la critique de la valeur a construit dès les années 1990, une théorie de l'effondrement du capitalisme, au-delà des thèses d'Henryk Grossmann et Paul Mattick (père). Pour un aperçu de cette théorie, on peut se reporter à la rubrique Théorie de l'effondrement du capitalisme sur ce site.

[4] On pourra voir l'article d'Anselm Jappe, Décroissants encore un effort... ! Pertinences et limites des objecteurs de croissance.

[5] On peut se reporter à la rubrique Que faire ? Quoi faire ? , voir en particulier Critères du dépassement du capitalisme de Robert Kurz. Anselm Jappe a publié également en mai 2012 dans la revue « Réfractions. Revue de réflexion et d'expression anarchiste », un article intitulé « Être libre pour la libération ».  On peut également renvoyer au n°4 de la revue Sortir de l'économie et remarquer que John Holloway dans son dernier livre récemment traduit en Français, « Crack capitalism ! 33 thèses contre le capital » (Libertalia, 2012) discute de la question de la sortie du fétichisme en abordant les pensées de Robert Kurz, Moishe Postone ou des groupes Exit ! et Krisis.

 

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Sexe capitalisme et critique de la valeur

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Credito a muerte espagnol

Publié dans : Rencontres autour de la critique de la valeur
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Qu'est-ce que la wertkritik (Critique de la valeur) ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit !, Streifzüge avec des théoriciens comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, de nouvelles lectures de l'œuvre de la maturité de Marx sont apparues durant les deux dernières décennies. La relecture opérée par Robert Kurz (1943-2012), principal théoricien de la « Critique de valeur » (wertkritik) ou encore appelée théorie critique de la « dissociation-valeur », a cherché avec Marx mais aussi au-delà de Marx, à renouveler les fondements d'une théorie critique radicale de l'économie politique au XXIe siècle.  


A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite de tout travail (le travail abstrait), à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme « sujet automate » (la formule est de Marx lui-même). Le capitalisme est ici interprété comme une forme historique de fétichisme. Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels, les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le fétiche-capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise) que paradoxalement nous ne cessons de constituer au quotidien au travers de nos rapports sociaux. Un des points centraux de ce nouveau travail théorique a été de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les fonctionnaires d'un processus fétichiste qui à la fois les dépasse et ne cesse d'être constitué par eux. La lutte des classes si elle existe bel et bien, en affirmant positivement le travail et le point de vue de la classe prolétaire, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts toujours constitués à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes.


Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. Comme si encore le travail n'était que l'activité transhistorique du métabolisme entre l'homme et la nature. L'économie est une réalité sociale qui émerge et existe comme telle que dans les sociétés capitalistes à partir des XIVe et XVe siècles. C'est le double caractère du travail et non le marché, le rapport social de domination d'une classe sur une autre et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné, elle est donc historiquement spécifique qu'à la seule formation sociale capitaliste. Dans cette compréhension encore, la valeur n'est pas limitée à la seule « sphère économique », mais impose sa structure à toute la société, elle est une forme sociale de vie et de socialisation, un « fait social total ». La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur « invisible ».


Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique radicale n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais elle ne constitue pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une « société idéale ». La critique de la dissociation-valeur dénaturalise toute forme d'économie, et c'est là déjà une forme de pratique radicale. Le seul critère proposé par la wertkritik, c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, un monde au-delà des divers fétichismes sociaux reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. Redistribuer les richesses capitalistes comme le préconisent les économistes de gauche à la sauce néo-keynésienne, ce n'est pas s'opposer à la forme de vie sociale capitaliste. De plus, on ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines.


D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple « crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik 

 

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Un ensemble de textes et de réflexions portant sur la critique de la dissociation-valeur (Wert-Abspaltungs-Kritik), autour des oeuvres et articles de Robert Kurz, Norbert Trenkle, Ernst Lohoff, Anselm Jappe, Roswitha Scholz, Claus Peter Ortlieb, Moishe Postone, Karl Marx, et des revues allemandes Krisis et Exit !


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