Mercredi 3 mars 2010 3 03 /03 /Mars /2010 19:01

croissance Le discours de la “décroissance” est une des rares propositions théoriques quelque peu nouvelles apparues dans les dernières décennies.  La partie du public qui est actuellement sensible au discours de la “décroissance” est encore assez restreinte. Cependant, cette partie est incontestablement en augmentation.  Cela traduit une prise de conscience effective face aux développements les plus importants des dernières décennies : surtout l’évidence que le développement du capitalisme nous entraîne vers une catastrophe écologique, et que ce n’est pas quelques filtres en plus, ou des voitures un peu moins polluantes, qui résoudront le problème. Il se diffuse une méfiance à l’égard de l’idée même qu’une croissance économique perpétuelle soit toujours désirable, et, en même temps, une insatisfaction vers les critiques du capitalisme qui lui reprochent essentiellement la distribution injuste de ses fruits, ou seulement ses “excès”, comme les guerres et les violations des « droits humains ». L’attention pour le concept de décroissance traduit l’impression grandissante que c’est toute la direction du voyage entreprise par notre société qui est mauvaise, au moins depuis quelques décennies, et que nous sommes face à une « crise de civilisation », avec toutes ses valeurs, aussi au niveau de la vie quotidienne (culte de la consommation, de la vitesse, de la technologie, etc). Nous sommes entrés dans une crise qui est économique, écologique et énergétique en même temps, et la décroissance prend en considération tous ces facteurs, dans leur interaction, au lieu de vouloir “relancer la croissance” avec des “technologies vertes”, comme le fait une partie de l’écologisme, ou de proposer une simple gestion différente de la société industrielle, comme le fait une partie des critiques issues du marxisme.


La décroissance plait aussi parce qu’elle propose de modèles de comportement individuels qu’on peut commencer à pratiquer ici et maintenant, mais sans se limiter à cela, et parce qu’elle redécouvre des virtus essentielles, comme la convivialité, la générosité, la simplicité volontaire et le don. Mais elle attire également par son air gentil qui laisse croire qu’on puisse opérer un changement radical avec un consensus général, sans passer pour des antagonismes es des affrontements forts. Il s’agit d’un réformisme qui se veut vraiment radical.

 

La pensée de la décroissance a sans doute le mérite de vouloir vraiment rompre avec le productivisme et l’économicisme qui ont longtemps constitué le fond commun de la société bourgeoise et de sa critique marxiste. Une critique profonde du mode de vie capitaliste paraît, en principe, plus présente chez les décroissants que, par exemple, chez les tenants du néo-opéraisme qui continuent à croire que le développement des forces productives (notamment sous sa forme informatique) amènera l’émancipation sociale. Les décroissants tentent également de découvrir des éléments d’une société meilleure dans la vie d’aujourd’hui, souvent laissés en héritage par les sociétés précapitalistes, comme l’attitude au don. Ils ne risquent donc pas de miser – comme certains autres - sur la poursuite de la décomposition de toutes les formes traditionnelles de vie et sur la barbarie censées préparer une renaissance miraculeuse.


Le problème est que les théoriciens de la décroissance restent assez dans le vague en ce qui concerne les causes de la course à la croissance. Dans sa critique de l’économie politique, Marx a déjà démontré que le remplacement de la force de travail humaine par l’emploi de la technologie diminue la « valeur » représentée dans chaque marchandise, ce qui pousse le capitalisme à augmenter en permanence la production. Ce sont les catégories de base du capitalisme – le travail abstrait, la valeur, la marchandise, l’argent, qui n’appartiennent nullement à tout mode de production, mais au seul capitalisme – qui engendrent son dynamisme aveugle. Au-delà de la limite externe, constituée par l’épuisement des ressources, le système capitaliste contenait dès le début une limite interne : de devoir réduire – à cause de la concurrence - le travail vivant qui constitue en même temps la seule source de la valeur. Depuis quelques décennies, cette limite semble être atteinte, et la production de valeur « réelle » a été largement remplacée par sa simulation dans la sphère financière. D’ailleurs, la limite externe et la limite interne ont commencé à apparaître au grand jour dans le même moment: vers 1970. L’obligation de croître est donc consubstantielle au capitalisme ; le capitalisme ne peut exister que comme fuite en avant et croissance matérielle perpétuelle  pour compenser la diminution de la valeur. Ainsi, une véritable « décroissance » ne sera-t-elle possible qu’au prix d’une rupture totale avec la production de marchandises et d’argent.


Mais les « décroissants » reculent en général devant cette conséquence qui peut leur paraître trop « utopique ». Certains se sont cependant ralliés autour du slogan « Sortir de l’économie ». Mais la plupart reste trop dans le cadre d’une « science économique alternative » et semble croire que la tyrannie de la croissance n’est qu’une espèce de malentendu qu’on pourrait battre en brèche à force de colloques scientifiques qui discutent de la meilleure façon de calculer le produit intérieur brut. Beaucoup des décroissants tombent dans le piège de la politique traditionnelle, veulent participer aux élections ou faires signer des chartes aux élus. Parfois, c’est même un discours un peu snob où des riches bourgeois apaisent leurs sens de culpabilité en récupérant ostensiblement les légumes jetés à la fin du marché. Et si la volonté affichée de se dérober au vieux clivage « droite-gauche » peut paraître inévitable, il faut quand même s’interroger pourquoi une certaine « Nouvelle Droite » a démontré de l’intérêt pour la décroissance, ainsi que sur le risque de tomber dans une apologie acritique des sociétés « traditionnelles » dans le Sud du monde.


Il y donc une certaine niaiserie à croire que la décroissance pourrait devenir la politique officielle de la Commission européenne ou quelque chose du genre. Un « capitalisme décroissant » serait une contradiction en termes, tout aussi impossible qu’un « capitalisme écologique ». Si la décroissance ne veut pas se réduire à accompagner et justifier l’appauvrissement « croissant » de la société – et ce risque est réel : une rhétorique de la frugalité pourrait bien servir à dorer la pilule aux nouveaux pauvres  et à transformer ce qui est une imposition dans une apparence de choix, par exemple de fouiller dans les poubelles – elle doit se préparer à des affrontements et à des antagonismes. Mais ces antagonismes ne coïncideront plus avec les anciennes lignes de partage constituées par la « lutte des classes ». Le nécessaire dépassement du paradigme productiviste - et des modes de vie qui vont avec – trouvera des résistances dans tous les secteurs sociaux. Une partie des « luttes sociales » actuelles, dans le monde entier, est essentiellement une lutte pour l’accès à la richesse capitaliste, sans mettre en question le caractère de cette prétendue richesse. Un ouvrier chinois ou indien a de bonnes raisons pour demander un salaire meilleur, mais s’il l’obtient, il va probablement s’acheter une voiture et contribuer ainsi à la « croissance » et à ses conséquences néfastes sur le plan écologique et social. Il faut espérer qu’il y aura un rapprochement entre les luttes menées pour améliorer le statut des exploités et des opprimés et les efforts pour dépasser un modèle social basé sur la consommation individuelle à outrance. Peut-être que certains mouvements de paysans dans le Sud du monde vont déjà dans cette direction, surtout en récupérant certains éléments des sociétés traditionnelles comme la propriété collective de la terre ou l’existence de formes de reconnaissance de l’individu qui ne sont pas liées à sa performance sur le marché.


En résumé : le discours des décroissants semble plus prometteur que beaucoup d’autres formes de critique sociale contemporaine, mais il doit encore se développer et surtout perdre ses illusions sur la possibilité de simplement apprivoiser la bête capitaliste à travers des actes de bonne volonté.

 

Anselm Jappe, 2010.

 

Autres textes sur ce thème : 

 

Palim Psao, Pourquoi l'effondrement écologique est dû à la dynamique de la valeur : une critique des objecteurs de croissance.

Gérard Briche, Pourquoi la crise s'aggrave : la croissance ne crée pas de la richesse, mais de la pauvreté.

Palim Psao, Le principe de l'économie est-il de " donner du travail " ?

Franz Schandl, Antiéconomie. André Gorz et la critique de la valeur

Publié dans : Effondrement écologique et dynamique du capital
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Qu'est-ce que la wertkritik (Critique de la valeur) ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit !, Streifzüge avec des théoriciens comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, de nouvelles lectures de l'œuvre de la maturité de Marx sont apparues durant les deux dernières décennies. La relecture opérée par Robert Kurz (1943-2012), principal théoricien de la « Critique de valeur » (wertkritik) ou encore appelée théorie critique de la « dissociation-valeur », a cherché avec Marx mais aussi au-delà de Marx, à renouveler les fondements d'une théorie critique radicale de l'économie politique au XXIe siècle.  


A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite de tout travail (le travail abstrait), à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme « sujet automate » (la formule est de Marx lui-même). Le capitalisme est ici interprété comme une forme historique de fétichisme. Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels, les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le fétiche-capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise) que paradoxalement nous ne cessons de constituer au quotidien au travers de nos rapports sociaux. Un des points centraux de ce nouveau travail théorique a été de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les fonctionnaires d'un processus fétichiste qui à la fois les dépasse et ne cesse d'être constitué par eux. La lutte des classes si elle existe bel et bien, en affirmant positivement le travail et le point de vue de la classe prolétaire, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts toujours constitués à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes.


Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. Comme si encore le travail n'était que l'activité transhistorique du métabolisme entre l'homme et la nature. L'économie est une réalité sociale qui émerge et existe comme telle que dans les sociétés capitalistes à partir des XIVe et XVe siècles. C'est le double caractère du travail et non le marché, le rapport social de domination d'une classe sur une autre et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné, elle est donc historiquement spécifique qu'à la seule formation sociale capitaliste. Dans cette compréhension encore, la valeur n'est pas limitée à la seule « sphère économique », mais impose sa structure à toute la société, elle est une forme sociale de vie et de socialisation, un « fait social total ». La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur « invisible ».


Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique radicale n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais elle ne constitue pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une « société idéale ». La critique de la dissociation-valeur dénaturalise toute forme d'économie, et c'est là déjà une forme de pratique radicale. Le seul critère proposé par la wertkritik, c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, un monde au-delà des divers fétichismes sociaux reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. Redistribuer les richesses capitalistes comme le préconisent les économistes de gauche à la sauce néo-keynésienne, ce n'est pas s'opposer à la forme de vie sociale capitaliste. De plus, on ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital et de l'Etat.


D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple « crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik 

 

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Un ensemble de textes et de réflexions portant sur la critique de la dissociation-valeur (Wert-Abspaltungs-Kritik), autour des oeuvres et articles de Robert Kurz, Norbert Trenkle, Ernst Lohoff, Anselm Jappe, Roswitha Scholz, Claus Peter Ortlieb, Moishe Postone, Karl Marx, et des revues allemandes Krisis et Exit !


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