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Mardi 5 juin 2012 2 05 /06 /Juin /2012 09:31

Aveugles.pngAveugles face à la crise

 Claus Peter Ortlieb*

 

Depuis que le keynésianisme s’est, en pratique, échoué sur la « stagflation » des années 1970, postes et publications dans l’enseignement académique de la macroéconomie sont sous l’emprise du dogme néoclassique, qui se résume à prôner l’harmonie du marché : qu’on veuille bien laisser celui-ci se débrouiller tout seul, un équilibre entre l’offre et la demande s’établira, pour le bien de tous. Les manuels spécialisés ne reflètent ainsi nullement la réalité de l’économie capitaliste, et on y cherchera en vain le mot « crise », par exemple. En revanche, on y trouvera des préjugés idéologiques injectés dans des modèles mathématiques que l’on superpose simplement à la réalité. Au fond, avec le règne de l’école néoclassique, la science économique a tourné le dos à son objet et n’est plus à proprement parler qu’une idéologie rehaussée de termes scientifiques. C’est devenu d’autant plus évident depuis l’éclatement de la crise à l’automne 2008.

Seulement voilà : pour extirper des cervelles une idéologie, il ne suffit pas, loin de là, de mettre en lumière son incompatibilité avec la réalité. Sur ce point, la doctrine néoclassique ne fait pas exception. Certes, au regard des phénomènes de crise capitaliste, elle s’est désormais complètement discréditée. Mais cela n’empêche pas ses zélateurs en place de donner aux hommes politiques, et ce depuis des décennies, des recommandations toujours identiques. Et les pseudo-arguments servant à légitimer le dogme néoclassique remplissent plus que jamais la rubrique économique de nombre de quotidiens ou d’hebdomadaires et déterminent la pensée de la classe politique.

Parmi les éléments constituant cet édifice doctrinal, s’est imposée – doublement – une façon de voir exclusivement microéconomique : d’abord, le point de vue propre à la gestion d’entreprise passe pour le seul et unique point de vue d’où il serait judicieux de considérer « l’économie ». Par métaphore, ensuite, les unités macroéconomiques sont traitées, elles aussi, comme des individus, l’Etat étant ainsi censé, à l’instar du « bon père de famille » ou de la proverbiale « ménagère souabe », réaliser de drastiques économies aujourd’hui, après que la famille ait vécu au-dessus de ses moyens.

Les ratés actuels au sein de la zone euro et les mesures proposées pour y remédier tant bien que mal montrent bien à quel point ce mode de pensée est pernicieux. La Grèce s’est ainsi vu ordonner une cure d’austérité digne des recettes de la « ménagère souabe », cure à l’exécution de laquelle veillera sévèrement la troïka formée par la Commission européenne, le Fonds monétaire international et la Banque centrale européenne. Naturellement, lorsqu’un ménage cherche à se désendetter, la solution peut consister à donner pendant quelques temps un coup de collier tout en freinant drastiquement sa consommation. Seulement, ce modèle n’est pas transposable à la macroéconomie, car une réduction de la consommation étatique et privée a pour conséquence de ralentir la production et, partant, conduit droit à la récession. C’est d’ailleurs précisément ce qu’on observe en Grèce : le PIB s’est effondré en 2010 de plus de 5%, les recettes fiscales se sont contractées et la dette extérieure s’est mise à grimper de plus belle. A partir de là, la banqueroute de l’Etat grec n’est plus qu’une question de temps. Et l’on parle de prescrire prochainement cette recette miracle également à l’Espagne et à l’Italie...

Même la recommandation éculée invitant les pays endettés de la zone euro à bien vouloir s’aligner sur le modèle allemand découle de la vision gestionnaire, laquelle passe totalement à côté de la situation réelle. La balance commerciale négative des pays de l’Europe du Sud et leur endettement qui croît en proportion ne sont finalement rien d’autre que le revers d’un excédent allemand à l’exportation provenant en grande partie du commerce interne à l’UE. Pourquoi ne pas donner le même conseil aux clubs qui ont fini derniers lors de la Bundesliga de football ? Faites comme le Bayern Munich et vous serez tous champions d’Allemagne à la prochaine saison !

Tout cela ne doit pas susciter l’impression que la doctrine néoclassique aurait provoqué la crise de plus en plus aiguë du système capitaliste mondial. Ce serait lui faire trop d’honneur. Ce qui pose problème, c’est plutôt le fait que cette doctrine n’ait rien à dire sur la crise : elle ne l’envisage tout simplement pas. Intervenir aujourd’hui, au beau milieu de la crise, en se basant sur les points de vue et les recettes néoclassiques revient à se mettre des œillères à travers lesquelles même la pragmatique « navigation à vue » (Wolfgang Schäuble[1]) devient impossible. Si nous nous dirigeons vers le précipice, gardons au moins les yeux ouverts.

 

Paru dans Ossietzky n°24, novembre 2011

www.ossietzky.net/24-2011&textfile=1677

www.exit-online.org/textanz1.php?tabelle=autoren&index=3&posnr=493&backtext1=text1.php

Traduction de l’allemand : Sînziana

 

 

* Claus Peter Ortlieb est mathématicien est membre du comité de rédaction de la revue allemande Exit ! Crise et critique de la société marchande

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Voir le Fichier : C_P_Ortlieb_Aveugles_face_a_la_crise_2011.pdf

 
 
D'autres textes de Claus Peter Ortlieb traduits en Français :
 
- L'économie n'est pas vraiment une science (entretien avec Claus Peter Ortlieb), 2010.
D'autres textes sur ce site sur le même thème de la crise absolue de la civilisation capitaliste et le populisme anticapitaliste de gauche comme de droite :

 

- Tous contre la finance ? (Anselm Jappe)

- L'argent est-il devenu obsolète ? (Anselm Jappe, 2011)

- Le capital face à sa dynamique historique (Robert Kurz)

- Crédit à mort (Anselm Jappe).

- C'est la faute à qui ? (Anselm Jappe)

- Essai d'une (auto)critique de la gauche politique, économique et alternative (Johannes Vogele)

- Séisme sur le marché mondial. Des causes sous-jacentes de la crise financière (Norbert Trenkle)

- Crash Course. Pourquoi l'effondrement de la bulle financière n'est pas la faute de " banquiers cupides " et pourquoi il ne peut y avoir un retour à un capitalisme social d'assistance (par le groupe Krisis, 2008).

- Le spéculateur déchaîné. Taxe Tobin et nationalisme keynésien, une mixture indigeste. Pour l'abolition du salariat (par Ernst Lohoff du groupe Krisis)

- La " crise financière " est une crise du mode de production capitaliste (résumé des thèses de Norbert Trenkle du groupe Krisis)

- Crise financière : mode d'emploi (par Denis Baba)

- Pourquoi la crise s'aggrave : la croissance ne crée pas de la richesse mais de la pauvreté (par Gérard Briche)

- Le " retour de l'Etat " comme administrateur de la crise (par Norbert Trenkle 2009)

- Le dernier stade du capitalisme d'Etat (par Robert Kurz, 2008)

- Le vilain spéculateur (par Robert Kurz, 2003)

 

 

Note du texte

 

[1]Ministre des finances du gouvernement Merkel (ndt).


Publié dans : Chroniques de la crise au quotidien
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Qu'est-ce que la wertkritik (Critique de la valeur) ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit !, Streifzüge avec des théoriciens comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, de nouvelles lectures de l'œuvre de la maturité de Marx sont apparues durant les deux dernières décennies. La relecture opérée par Robert Kurz (1943-2012), principal théoricien de la « Critique de valeur » (wertkritik) ou encore appelée théorie critique de la « dissociation-valeur », a cherché avec Marx mais aussi au-delà de Marx, à renouveler les fondements d'une théorie critique radicale de l'économie politique au XXIe siècle.  


A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite de tout travail (le travail abstrait), à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme « sujet automate » (la formule est de Marx lui-même). Le capitalisme est ici interprété comme une forme historique de fétichisme. Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels, les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le fétiche-capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise) que paradoxalement nous ne cessons de constituer au quotidien au travers de nos rapports sociaux. Un des points centraux de ce nouveau travail théorique a été de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les fonctionnaires d'un processus fétichiste qui à la fois les dépasse et ne cesse d'être constitué par eux. La lutte des classes si elle existe bel et bien, en affirmant positivement le travail et le point de vue de la classe prolétaire, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts toujours constitués à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes.


Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. Comme si encore le travail n'était que l'activité transhistorique du métabolisme entre l'homme et la nature. L'économie est une réalité sociale qui émerge et existe comme telle que dans les sociétés capitalistes à partir des XIVe et XVe siècles. C'est le double caractère du travail et non le marché, le rapport social de domination d'une classe sur une autre et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné, elle est donc historiquement spécifique qu'à la seule formation sociale capitaliste. Dans cette compréhension encore, la valeur n'est pas limitée à la seule « sphère économique », mais impose sa structure à toute la société, elle est une forme sociale de vie et de socialisation, un « fait social total ». La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur « invisible ».


Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique radicale n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais elle ne constitue pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une « société idéale ». La critique de la dissociation-valeur dénaturalise toute forme d'économie, et c'est là déjà une forme de pratique radicale. Le seul critère proposé par la wertkritik, c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, un monde au-delà des divers fétichismes sociaux reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. Redistribuer les richesses capitalistes comme le préconisent les économistes de gauche à la sauce néo-keynésienne, ce n'est pas s'opposer à la forme de vie sociale capitaliste. De plus, on ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines.


D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple « crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik 

 

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