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Lundi 11 mai 2009 1 11 /05 /Mai /2009 10:43

Voir le Fichier : KURZLe_dernier_stade_du_capitalisme_d-Etat.pdf

 

Dans cet article publié le 28 septembre 2008, par le quotidien brésilien Folha de Sao Polo, Robert Kurz1, qui participe depuis bientôt trente ans au développement d’une Théorie de la Crise, nous propose une explication de celle que nous vivons aujourd'hui à partir de la « critique de la valeur » dont il est l'un des principaux auteurs en Allemagne. 

 

La crise, quelle crise ? Ainsi claironnaient il n’y a pas si longtemps encore les idéologues libéraux de droite comme de gauche, convaincus qu’ils étaient de l’immortalité du capitalisme. Autant les petites gens et les pauvres que les élites avaient progressivement occulté que non seulement ce type de société a une histoire, mais que cette société est elle-même le produit d’une dynamique aveugle. Ces deux dernières décennies notamment, tous ne voulaient percevoir que des «événements» ponctuels, au sein de formes sociales anhistoriques de l’ontologie capitaliste2. A l’instar de Dorian Gray dans le roman d’Oscar Wilde, ce n’était pas le capitalisme, mais seulement l’image du monde social dont il était la source, qui semblait vieillir et se vêtir des oripeaux de la misère, tandis que la logique de l’argent continuait à briller de la fraîcheur d’une fausse jeunesse. Le «lundi noir» du plus grand crash financier de tous les temps a dévoilé brutalement le vrai visage du Dorian Gray capitaliste. Mais nul ne veut percevoir ces caractéristiques dans cette nouvelle poussée de la crise. La confiance aveugle dans le capitalisme pousse uniquement vers la recherche de coupables. « Les pratiques douteuses » des spéculateurs et la « politique économique anglo-saxonne » sont montrées du doigt comme responsables du désastre. Cette explication simpliste et aux consonances antisémites 3 a déjà été mobilisée régulièrement par le passé. Depuis plus de vingt ans, des vagues de crises financières ont accompagné la mondialisation. Toutes les mesures, en apparence couronnées de succès, prises pour empêcher une «fonte du noyau» du système financier international n’ont fait que le restructurer, sans jamais affronter le véritable problème. L’évolution actuelle fait voler en éclats tous les anciens concepts; la crise ne touche pas seulement le secteur des crédits hypothécaires américains, elle a déclenché une réaction en chaîne qui est loin d’être arrivée à son terme. Les origines, on ne les trouvera pas dans les défauts personnels et les carences morales des acteurs, mais dans le noyau économique du système lui-même.


Le capitalisme n’est rien d’autre que la recherche de l’accumulation d’argent comme but en soi. Et la «substance» de cet argent est l’emploi continuellement croissant de la force de travail humaine. Simultanément, la concurrence entraîne une augmentation de la productivité qui rend cette force de travail de plus en plus superflue. En dépit de toutes les crises, cette contradiction interne semblait toujours avoir été dépassée grâce à l’absorption massive de force de travail par de nouvelles industries. Le «miracle économique» d’après 1945 a fait de cette capacité du capitalisme une profession de foi. Depuis les années 1980, la troisième révolution industrielle, celle de la microélectronique, a entraîné un nouveau niveau de rationalisation qui a lui-même entraîné une dévalorisation de la force de travail humaine, à une échelle encore jamais vue. La «substance» même de la valorisation du capital se dissout, sans que de nouveaux secteurs capables de générer une véritable croissance économique n’aient vu le jour. La phase néolibérale n’était rien d’autre que la tentative de gérer de façon répressive la crise sociale découlant de cet état de fait tout en impulsant une croissance «sans substance» du «capital fictif» par l’expansion effrénée du crédit, de l’endettement et des bulles financières sur les marchés financiers et immobiliers.


Mais c'est l’ouverture mondiale des vannes monétaires et plus particulièrement le fait que la banque centrale américaine ait inondé les marchés internationaux de dollars, qui a  précisément été le péché originel du monétarisme. En effet, cette doctrine postule la limitation de la masse monétaire comme fondement de la doctrine néolibérale. En réalité, le flot d’argent public dénué de substance subventionnait un accroissement de la valeur de patrimoines financiers, sans contreparties. Aujourd’hui, ce «socialisme paradoxal de l’argent sans substance» est battu à plate couture, comme avant lui le capitalisme d’Etat à l’Est et à l’Ouest, la version keynésienne de la croissance subventionnée par l’Etat. Aux Etats-Unis, la nationalisation de fait du système bancaire américain et le plan du ministre des Finances pour enrayer la crise avec environ mille milliards de dollars d’argent public ne sont rien d'autre que des actes désespérés. Du jour au lendemain, la soi-disant liberté des marchés a révélé son caractère intrinsèque de capitalisme d’Etat au point que certains ironisent déjà sur la «république populaire de Wallstreet». Mais rien n’est résolu. On assiste, en quelque sorte, au dernier stade du capitalisme d’Etat; celui-ci peut, dans le meilleur des cas, retarder l’effondrement des indices boursiers en actionnant une fois de plus la planche à billets. A la différence des époques précédentes, il n’existe plus aucune marge de manœuvre pour nourrir l'émergence de nouveaux secteurs économiques porteurs.


Ceci entraîne la fin des USA en tant que la puissance mondiale. Les guerres d’intervention ne peuvent plus être financées et le dollar perd son statut de référence monétaire mondiale. Mais aucun prétendant sérieux au poste n’est en vue. Le ressentiment contre la «domination anglo-saxonne» ne représente en rien une critique du capitalisme et il manque de sérieux. En effet, la conjoncture mondiale fondée sur les déficits s'appuyait sur les flux d’exportation vers les Etats-Unis. Les capacités industrielles en Asie, en Europe et ailleurs ne dépendaient pas de bénéfices et de salaires réels, mais directement ou indirectement de l’endettement extérieur des USA. L’économie néolibérale des bulles financières était une sorte de «keynésianisme mondial» qui aujourd’hui se désagrège comme avant lui le keynésianisme national. Les «puissances émergentes» n’ont pas la moindre autonomie économique et sont pieds et poings liés par l'enchaînement mondial des déficits. Leur dynamique tant admirée était un pur mirage dénué de tout fondement intérieur. Ainsi, il n’y aura pas, où que ce soit, de retour à un capitalisme «sérieux» avec des emplois «réels». Il faut plutôt s’attendre à un effet domino de la crise financière sur l’économie «réelle» à laquelle aucune région du monde ne peut échapper. Le capitalisme d’Etat et le capitalisme de «libre» concurrence se révèlent être les deux faces de la même médaille. Ce qui s’effondre, ce n’est pas un «modèle» qui pourrait être remplacé par un autre. C'est le mode dominant de production et de vie, la base commune du marché mondial.


Robert Kurz (texte traduit par Anik, décembre 2008)

Robert Kurz a notamment publié en Français :

- Capital et Histoire (2009)
- Déflation et inflation (2009)
- Le dernier stade du capitalisme d'Etat (septembre 2008)
- Le vilain spéculateur (2003)
- Populisme hystérique. Confusion des sentiments bourgeois et chasse aux boucs émissaires (2001)
- Economie totalitaire et paranoïa de la terreur. Sur le 11 septembre 2001. (2001)
- Economie et conscience (2000)


Notes :

1.  Il a animé jusqu'en 2004, le groupe  Krisis  (voir Archipel No 103, 104, 106, 110, 113, 158 sur forumcivique.org) et est aujourd'hui rédacteur de la revue EXIT! (toutes les notes sont de la rédaction)

2. selon l’idéologie capitaliste, des catégories telles que l’argent, le travail etc. ont toujours existé et existeront toujours; historiquement, seuls des aménagements ont pu exister ou sont possibles

3. généralement, l’antisémitisme s’est appuyé sur une personnification des mécanismes capitalistes où le Juif représentait le financier rapace pervertissant la «bonne» production marchande

Publié dans : Chroniques de la crise au quotidien
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Qu'est-ce que la wertkritik (Critique de la valeur) ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit !, Streifzüge avec des théoriciens comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, de nouvelles lectures de l'œuvre de la maturité de Marx sont apparues durant les deux dernières décennies. La relecture opérée par Robert Kurz (1943-2012), principal théoricien de la « Critique de valeur » (wertkritik) ou encore appelée théorie critique de la « dissociation-valeur », a cherché avec Marx mais aussi au-delà de Marx, à renouveler les fondements d'une théorie critique radicale de l'économie politique au XXIe siècle.  


A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite de tout travail (le travail abstrait), à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme « sujet automate » (la formule est de Marx lui-même). Le capitalisme est ici interprété comme une forme historique de fétichisme. Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels, les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le fétiche-capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise) que paradoxalement nous ne cessons de constituer au quotidien au travers de nos rapports sociaux. Un des points centraux de ce nouveau travail théorique a été de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les fonctionnaires d'un processus fétichiste qui à la fois les dépasse et ne cesse d'être constitué par eux. La lutte des classes si elle existe bel et bien, en affirmant positivement le travail et le point de vue de la classe prolétaire, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts toujours constitués à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes.


Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. Comme si encore le travail n'était que l'activité transhistorique du métabolisme entre l'homme et la nature. L'économie est une réalité sociale qui émerge et existe comme telle que dans les sociétés capitalistes à partir des XIVe et XVe siècles. C'est le double caractère du travail et non le marché, le rapport social de domination d'une classe sur une autre et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné, elle est donc historiquement spécifique qu'à la seule formation sociale capitaliste. Dans cette compréhension encore, la valeur n'est pas limitée à la seule « sphère économique », mais impose sa structure à toute la société, elle est une forme sociale de vie et de socialisation, un « fait social total ». La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur « invisible ».


Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique radicale n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais elle ne constitue pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une « société idéale ». La critique de la dissociation-valeur dénaturalise toute forme d'économie, et c'est là déjà une forme de pratique radicale. Le seul critère proposé par la wertkritik, c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, un monde au-delà des divers fétichismes sociaux reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. Redistribuer les richesses capitalistes comme le préconisent les économistes de gauche à la sauce néo-keynésienne, ce n'est pas s'opposer à la forme de vie sociale capitaliste. De plus, on ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines.


D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple « crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik 

 

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