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Mercredi 10 février 2010 3 10 /02 /Fév /2010 10:38

manifeste-contre-le-travail.jpgEn 1999, alors que déjà le mouvement alter-confusionniste néo-keynésien et son idéologie des « services publics » déployait tout juste au lendemain du contre-sommet de Seattle, la léthargie croissante de son anticapitalisme tronqué contre le seul « capitalisme financier », la revue allemande « Krisis » fondée en 1986 par Robert Kurz, Norbert Trenkle, Ernst Lohoff, Roswitha Scholz et Peter Klein, décidait pour la première fois de synthétiser ses réflexions théoriques en rupture avec l'ensemble des courants marxistes du XXe siècle et plus encore avec cette gauche néo-keynésienne revigorée, dans un livre à large diffusion : le Manifeste contre le travail. 

 

Après le « Manifeste du parti communiste » en 1848, après ce qui tient lieu de manifeste situationniste avec « De la misère en milieu étudiant », la mouvance de la « wertkritik » (critique de la valeur), sous la plume de Robert Kurz, Norbert Trenkle et Ernst Lohoff, trouve là son texte phare, qui en comprenant le travail et la valeur comme une activité et une catégorie historiquement spécifiques à la seule formation sociale capitaliste, soutient qu'il ne faut pas libérer le travail du capital comme le pensent depuis le XIXe siècle la gauche, l'extrême-gauche [1] et une large frange de l'anarchisme [2], mais se libérer carrément du travail, forme d'activité intrinsèquement capitaliste, que l'on ne saurait confondre avec le métabolisme avec la nature et qui structure une forme de vie sociale inédite et historiquement récente. Loin d'être extérieur et hétérogène au capital, le fétiche-travail est l'autre face du rapport-capital, il en est même son fondement social le plus profond, le travail abstrait. 

 

A imprimer et à diffuser sauvagement !


Traduction de l'allemand par Wolfgang Kukulies


 

Voir le Fichier : manifeste_contre_le_travail-brochure.pdf

 

 

Notes :

 

[1] Pour une critique du paradigme autogestionnaire, on peut utilement se reporter à la brochure « Contre le mythe autogestionnaire », ou au texte de Clément Homs, « Au-delà de la Centrale de François Partant. Une critique du scénario de l'archipellisation dans un cadre autogestionnaire  » (Sortir de l'économie, n°4, 2012).

[2] Pour un long développement sur la naturalisation et l'éloge du travail dans certains courants de l'anarchisme, on peut consulter l'article de Myrtille des Giménologues, « De " la lucha por Barcelona " à " El elogio del trabajo ". L'anticapitalisme des anarchistes et anarcho-syndicalistes espagnols des années trente » (Sortir de l'économie, n°4, 2012).

 

 

 

 

Réplique aux critiques du Manifeste contre le travail

 

*

 

Norbert Trenkle

 

A la parution du Manifeste, la gauche marxiste traditionnelle (orthodoxe et hétérodoxe) en Italie, en France et en Allemagne et la mouvance anti-industrielle, ne sachaient que faire d'une critique radicale qui s'attaquait pour la première fois à la totalité (et  non seulement chez les marxistes à la seule survaleur, à la classe bourgeoise et à l'Etat au service des capitalistes ou à la seule industrie pour une mouvance anti-industrielle qui naturalise le travail) des formes et catégories capitalistes : le travail, la valeur, les classes, la marchandise, la démocratie, la nation, la politique et l'Etat, comme à l'industrie et à la survaleur. En remontant jusqu'à ses racines sociales les plus profondes, le capitalisme était alors interprété non pas seulement comme un mode de production historiquement déterminé, mais comme une véritable forme de vie sociale marquée par une l'existence-fétichiste de ses rapports sociaux fondamentaux. S'attaquer au travail et à la valeur en tant que tels était intolérable, pour une gauche réformiste et révolutionnaire trop imprégnée par le marxisme traditionnel et son réductionnisme borné à la seule critique de l'exploitation de la survaleur toujours interprétée sous la forme de la domination directe d'une classe sur une autre. Cette gauche avait depuis Engels, Kautsky et Lénine (sans parler de Luxemburg, Korsch, Lukacs, Pollock, Althusser, Horkheimer et Adorno) transhistorifié et naturalisé ces formes sociales au noyau des rapports sociaux capitalistes.

 

On pourra lire ainsi une réplique sans appel aux critiques faites au « Manifeste contre le travail » par cette gauche qui critique le capital du point de vue du travail (le marxisme traditionnel par exemple d'un Charles Reeve) ou du point de vue de la petite propriété indépendante et d'un mode de production jardinier et artisanal (Jaime Semprun, Jean-Marc Mandosio, l'Encyclopédie des Nuisances et le reste des anti-industriels). Cette réplique toujours sans réponse à l'heure actuelle faute de combattants, a été réalisée par Norbert Trenkle, un des trois auteurs du Manifeste, dans " Critique du travail et émancipation sociale. Réplique aux critiques du Manifeste contre le travail ". Ce texte est publié aussi en France sous forme d'une brochure chez deux éditeurs Pire Fiction et Vaine Pâture (traduction de l'allemand par Gérard Briche). 

 

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Publié dans : Présentation de la critique de la valeur
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Qu'est-ce que la wertkritik (Critique de la valeur) ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit !, Streifzüge avec des théoriciens comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, de nouvelles lectures de l'œuvre de la maturité de Marx sont apparues durant les deux dernières décennies. La relecture opérée par Robert Kurz (1943-2012), principal théoricien de la « Critique de valeur » (wertkritik) ou encore appelée théorie critique de la « dissociation-valeur », a cherché avec Marx mais aussi au-delà de Marx, à renouveler les fondements d'une théorie critique radicale de l'économie politique au XXIe siècle.  


A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite de tout travail (le travail abstrait), à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme « sujet automate » (la formule est de Marx lui-même). Le capitalisme est ici interprété comme une forme historique de fétichisme. Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels, les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le fétiche-capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise) que paradoxalement nous ne cessons de constituer au quotidien au travers de nos rapports sociaux. Un des points centraux de ce nouveau travail théorique a été de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les fonctionnaires d'un processus fétichiste qui à la fois les dépasse et ne cesse d'être constitué par eux. La lutte des classes si elle existe bel et bien, en affirmant positivement le travail et le point de vue de la classe prolétaire, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts toujours constitués à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes.


Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. Comme si encore le travail n'était que l'activité transhistorique du métabolisme entre l'homme et la nature. L'économie est une réalité sociale qui émerge et existe comme telle que dans les sociétés capitalistes à partir des XIVe et XVe siècles. C'est le double caractère du travail et non le marché, le rapport social de domination d'une classe sur une autre et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné, elle est donc historiquement spécifique qu'à la seule formation sociale capitaliste. Dans cette compréhension encore, la valeur n'est pas limitée à la seule « sphère économique », mais impose sa structure à toute la société, elle est une forme sociale de vie et de socialisation, un « fait social total ». La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur « invisible ».


Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique radicale n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais elle ne constitue pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une « société idéale ». La critique de la dissociation-valeur dénaturalise toute forme d'économie, et c'est là déjà une forme de pratique radicale. Le seul critère proposé par la wertkritik, c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, un monde au-delà des divers fétichismes sociaux reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. Redistribuer les richesses capitalistes comme le préconisent les économistes de gauche à la sauce néo-keynésienne, ce n'est pas s'opposer à la forme de vie sociale capitaliste. De plus, on ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines.


D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple « crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik 

 

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