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Critique sociale et théorie des classes

Sur la nécessité de reformuler notre conception des luttes sociales

Julian Beuwirth

Ce texte est basé sur une intervention de l’auteur lors de la deuxième semaine de travail marxiste le 29 mai 2023 à Francfort-sur-le-Main.

Ces dernières années, la catégorie de la « classe » a de nouveau pris une grande importance dans les discussions sur l’orientation d’une critique sociale émancipatrice et sur l’orientation des luttes sociales. Le renouveau de la politique de classe est compris comme une grande chance pour une définition plus précise des mécanismes de domination sociale et une radicalisation des luttes sociales. Pourtant, à y regarder de plus près, le terme semble peu adapté à ces deux aspects. Un autre paradigme est nécessaire pour mener les débats nécessaires dans le cadre du Capitalocène.

 

Classe et critique du capitalisme

L’importance que revêt le concept de classe dans la phase actuelle de la théorie et de la pratique de gauche a une signification socio-psychologique pour les acteurs qu’il ne faut pas sous-estimer.

D’une part, il met le doigt sur l’assujettissement (supposé) aux conditions sociales. Il est clair que nous ne sommes pas simplement des êtres humains (comme le prétend l’idéologie libérale), mais des « êtres humains assujettis ». Et ce, sous le principe de la « classe », que tout le monde comprend alors différemment. Le terme veut ainsi rendre compréhensible la souffrance induite par la société ‒ mais n’explique en même temps que très peu de choses (parce que tout le monde comprend autre chose sous ce terme).

Mais en même temps, le principe de la « classe » contient aussi un motif qui guide l’action. En effet, comme l’assujettissement ne nous touche pas en tant qu’individus, mais en tant que membres d’un groupe élargi (la « classe »), nous pouvons en tirer une capacité d’action collective.

Nous trouvons déjà cette double fonction de la « classe » chez Marx. Celui-ci opère d’une part avec un concept analytique de classe (surtout dans Le Capital, où il comprend les classes comme des catégories fonctionnelles de la production de marchandises) et d’autre part, avec un concept théorique d’émancipation (surtout dans le Manifeste du parti communiste). Et aujourd’hui encore, cette dernière acception représente à mon avis l’attrait central du discours sur les classes. Il promet de désigner un lien entre la domination et la libération, tout en expliquant clairement comment les dominés peuvent transformer les rapports en se transformant en sujet collectif[1].

Le problème, c’est que les deux termes ne s’accordent pas bien et ne sont pas en mesure de saisir de manière pertinente (voire cohérente) la diversité de la domination, de l’exploitation et de la résistance. Cette incompatibilité conduit à un affaiblissement du concept de classe, qui est appliqué à des phénomènes très différents et perd ainsi la clarté analytique qui le caractérisait autrefois. Si, par exemple, les luttes sur les loyers locatifs doivent être considérées comme des luttes de classe, un conflit au sein de la sphère de la circulation (les locataires et les propriétaires s’y affrontent) se voit attribuer un concept que Marx voulait encore réserver à la sphère de la production. Mais si, en fin de compte, tout est « classe », le concept ne peut rien expliquer de spécifique. Il ne sert alors plus à analyser la constitution des rapports sociaux. D’autre part, si nous le réduisons à la définition politico-économique précise que Marx lui a attribuée dans Le Capital, il n’est guère utile pour décrire les luttes centrales qui sont menées aujourd’hui dans un but émancipateur.

Le problème ne peut pas être résolu en recourant au concept de classe. Ce n’est que lorsque nous nous tournons vers les principes centraux de fonctionnement de la société capitaliste que le rapport entre domination et assujettissement peut être résolu de manière émancipatrice. Cette approche implique un changement majeur de perspective : le point de départ de l’analyse n’est plus constitué par des déterminations identitaires (qui fait partie de la « classe » ?), mais par des déterminations de contenu (que voulons-nous abolir ?). Nous devons donc nous tourner vers la question de savoir ce qui caractérise fondamentalement le capitalisme.

Qu’est-ce que le capitalisme ?

Le capitalisme donne naissance à une formation sociale qui se distingue sur un point central de toutes les sociétés précédentes. Les êtres humains sont en effet arrachés à leurs relations sociales traditionnelles et jetés dans un système qui se caractérise par une auto-référentialité insolite.

Le capitalisme se caractérise essentiellement par le mécanisme consistant à faire plus d’argent avec de l’argent. C’est d’ailleurs à ce mécanisme qu’il (le capitalisme) doit son nom. « Le capital » est, selon Marx, le principe qui aspire le travail, l’argent et la nature pour ensuite recracher plus d’argent ‒ et qui, au passage, « épuise en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur ».

Ce principe d’autoreproduction incessante est auto-référentiel ‒ il n’a pas de but extérieur, pas de point final vers lequel il se dirige. Et il est en large partie indépendant des individus qui occupent des positions concrètes d’action et de domination. Si l’on veut s’attaquer au cœur de l’assujettissement et de l’aliénation dont nous souffrons tous, il faut éliminer ce processus autoréférentiel d’accumulation du capital. Pour cela, il faut d’autres formes de reproduction sociale, que nous devons créer tous ensemble. Et il faut des luttes sociales que nous devons mener ensemble pour nous approprier les richesses de la société.

Les conditions concrètes dans lesquelles se déroulent les luttes sociales sont donc toujours marquées de manière centrale par les conditions de (re)production du capital. L’analyse de ces conditions fournit donc, selon Marx, la clé de la compréhension des luttes contemporaines. En revanche, l’invocation du concept de classe sert souvent aujourd’hui de tentative de raccourci : il s’agit de passer directement aux luttes sans analyse substantielle ‒ qui sont ensuite menées sans succès.

Une analyse politico-économique plutôt qu’une politique identitaire

Prenons l’exemple d’un débat politique actuel et voyons comment la perspective se déplace en tenant compte des contextes politico-économiques.

Lorsque les prix de la nourriture, de l’énergie et des loyers augmentent, l’accent mis sur la politique de classe s’exprime par des demandes de salaires plus élevés, de subventions publiques pour « la classe ouvrière » et d’un impôt plus important sur les riches[2]. Mais des salaires plus élevés signifient aussi que l’économie dans son ensemble doit continuer à croître pour que ces salaires restent abordables. Or, au plus tard avec les crises écologiques, la croissance économique n’est plus une solution pour une gauche qui souhaite préserver une planète vivable. Mais si nous voulons sortir de la croissance économique, nous devons aussi transcender nos revendications sociopolitiques traditionnelles.

Un autre exemple est celui des loyers et des conflits locatifs. Si les loyers augmentent de manière vertigineuse dans les grandes agglomérations, ce n’est pas simplement parce que les propriétaires sont devenus plus gourmands pour des raisons inconnues et ont ainsi déclenché une « inflation de la cupidité ». C’est plutôt le capital financier inutilisé qui cherche des possibilités de placement rentables en période de taux d’intérêt bas ‒ et qui les trouve dans le secteur immobilier. Si nous voulons comprendre et critiquer la hausse des loyers, nous devons donc parler de la financiarisation du capitalisme, de l’importance des marchés financiers au XXIe siècle, etc. Le fait de dire que ces processus doivent bel et bien être exécutés par des personnes réelles et agissantes n’est pas d’une grande aide.

Nous devons donc parler de la situation politico-économique dans laquelle se trouve actuellement le capitalisme. Ce n’est qu’en la comprenant que nous pourrons comprendre les changements d’acteurs sociaux et les processus de paupérisation actuels.

Cette perspective implique que les rapports sociaux fondamentaux qui caractérisent la vie sous le capitalisme ne sont pas des relations de classe. Avec le capitalisme, le travail s’est imposé comme la médiation centrale entre les individus et la richesse sociale. Nous dépendons tous du fait que la machine de la valorisation du capital continue à tourner, car nous y sommes liés par nos vies et nos possibilités de reproduction. Cela nous rend vulnérables au chantage. Le collègue qui assemble des voitures dans l’usine automobile a beau être convaincu de l’urgence des crises écologiques, son besoin de reproduction individuel le lie à la société automobilisée. En cas de doute, il se prononcera même en faveur de la voiture à moteur thermique plutôt que de la voiture électrique ‒ tout simplement parce que la production des voitures thermiques nécessite plus de travail et que cela lui assure, au moins à court terme, sa rétribution individuelle.

Le fait que nous nous trouvions dans une phase économique où le travail vivant perd de son importance dans le processus de production et où, parallèlement, les marchandises du marché financier et les économies de rente gagnent en importance pour l’accumulation du capital ne facilite d’ailleurs pas les choses pour le collègue de l’usine automobile. Car la marchandise qu’il veut vendre (donc la marchandise force de travail) perd objectivement de son importance dans le processus d’accumulation du capital. Et cela se répercute alors défavorablement sur les conditions de vente de cette marchandise.

Pour le souligner encore une fois : tout cela n’est pas une loi de la nature, mais une conséquence du fait que nous devons tous assurer notre subsistance en achetant et en vendant des marchandises.  C’est pourquoi Marx a caractérisé le capitalisme comme une société productrice de marchandises. Et c’est de ce moulin que nous devons sortir si nous voulons nous débarrasser des contraintes qui font de notre vie un enfer.

La lutte des classes dans la crise climatique

Ces réflexions ne sont pas nouvelles, elles prennent encore plus d’importance dans le contexte de la crise écologique. Celle-ci modifie encore une fois fondamentalement la situation politique dans laquelle nous agissons actuellement. Elle ne permet plus de maintenir les schémas qui ont permis à la gauche de se maintenir à flot depuis le fordisme. L’accent mis sur l’augmentation des salaires est indissociable de l’accent mis sur la croissance économique. Nous ne devons cependant pas nous enfoncer plus profondément dans le terrier du lapin, mais en sortir. Nous n’avons pas besoin de plus de politique de classe en tant que lutte pour un renforcement du rôle des travailleurs dans le capitalisme, mais au contraire d’une démobilisation de la classe.

Nous devons mener les combats de manière à ce qu’ils puissent nous faire sortir du faux ensemble ‒ et ne pas nous enliser toujours plus profondément dans ses mécanismes. Dans ce contexte, les luttes sociales dans le domaine du travail peuvent revêtir un caractère très différent selon les prémisses sous lesquelles elles sont menées. Ainsi, la lutte pour la réduction du temps de travail a un tout autre caractère que la lutte pour l’augmentation des salaires afin de maintenir la capacité de consommation de la classe ouvrière. Pour reprendre les mots de Leo Löwenthal : « Que le prolétariat s’arrête » !

Si nous pensons la lutte des classes de manière plus radicale, les choses ne s’améliorent guère : que gagnerait-on si les entreprises appartenaient aux travailleurs ? De larges pans de la production devraient être immédiatement arrêtés pour des raisons de danger public. En fin de compte, il s’agit ici de la qualité du rapport social à la nature, c’est-à-dire de la question de savoir comment nous voulons nous comporter vis-à-vis du monde qui nous entoure. Cela est toujours étroitement lié à la question des modes de relation, c’est-à-dire à la manière dont nous établissons les relations avec nos semblables.

Actuellement, nous concevons la nature comme un objet extérieur à nous qu’il faut dominer. Et nous établissons nos relations sociales par le biais des marchandises, de l’argent et du travail. La gauche sociale n’a actuellement que peu de réponses satisfaisantes à la question de savoir comment faire autrement. Nous préférons discuter de la théorie des classes... Ce qui fait que la rencontre de Francfort, dont ce texte est issu, n’est pas seulement une partie de la solution, mais aussi une partie du problème.

Transformation historique du mouvement ouvrier immanent

Il y a effectivement eu une période où le mouvement ouvrier a mené des luttes sociales avec succès. Nous pouvons alors nous demander, de manière tout à fait matérialiste, quelle était la base objective de la formation du mouvement ouvrier et de sa constitution en tant que sujet d’action collective ?

Elle trouve son origine dans les conditions politico-économiques du XIXe siècle. Dans la toute jeune société de production industrielle, les travailleurs n’avaient qu’une seule marchandise à offrir : leur force de travail. Et pourtant, ils étaient loin d’être reconnus comme des sujets égaux en droits. Ils n’avaient pas les droits politiques que nous considérons aujourd’hui comme allant de soi, et les droits sociaux n’existaient guère non plus, ce qui ne permettait pas de protéger les marchandises mises en vente par les ouvriers et ouvrières.

En même temps, ils étaient indispensables au processus de production capitaliste. Les compétences nécessaires à la production des marchandises étaient incorporées dans leur corps et dans leur esprit. Ils avaient donc un atout à faire valoir dans le débat social. C’était là la base objective, matérielle, de la constitution de la classe interne des travailleurs.

Les luttes menées avec succès par le mouvement ouvrier interne étaient des luttes pour la reconnaissance de la marchandise force de travail et donc pour l’intégration des travailleurs dans les lois contraignantes d’une société qui tourne autour du travail, de l’argent et du capital. À une époque où la force de travail était la marchandise centrale de l’univers capitaliste, les luttes pouvaient être menées sous forme de lutte des classes.

Bien entendu, ces luttes ont souvent été chargées d’une dimension émancipatrice. Cela a été possible parce qu’elles ont permis d’obtenir de meilleures conditions de vie pour les personnes concernées. Et d’autre part, parce que la mission historique objective de la classe ouvrière (c’est-à-dire l’intégration des ouvriers en tant que sujets bourgeois à part entière) a été mal comprise comme une lutte contre les contraintes de la modernité capitaliste. Cette perspective s’exprime par exemple dans la supposition qu’en réalité, il ne s’agissait pas du tout d’une intégration dans les conditions, mais d’une suppression de la propriété privée des moyens de production. Ce genre d’attitude n’est pas inhabituel, mais il s’agit en fin de compte d’une position idéaliste qui n’a pas grand-chose à voir avec les conditions matérielles. Plus l’intégration des travailleurs a été réussie, plus la charge émancipatrice des luttes a disparu. On en est arrivé à une généralisation du mode d’existence marchand, qui s’empare désormais complètement des travailleurs. Ils deviennent des vendeurs reconnus de la force de travail et des sujets politiques reconnus.

Les intérêts contradictoires des différents groupes de vendeurs de force de travail passent ainsi au premier plan. La communauté qui constituait autrefois la classe s’érode de plus en plus. Au lieu de cela, les différences entre les personnes se retrouvent de plus en plus au centre des conflits.

Sur le plan politico-économique, cela s’est exprimé par le fait que le processus de production capitaliste a engendré une scientifisation croissante de la production grâce à la concurrence généralisée. D’une part, cela a permis d’augmenter considérablement les quantités produites (ce qui a donné aux travailleurs des métropoles des possibilités de consommation insoupçonnées), mais d’autre part, ils sont devenus de plus en plus l’appendice d’une production qui devient de plus en plus autonome par rapport à eux.

De cette manière, on assiste d’une part à une différenciation croissante de la production au sein de l’entreprise, à l’émergence d’officiers et de sous-officiers du capital, comme Marx l’a indiqué. Mais au plus tard avec la troisième révolution industrielle dans les années 1970, ce processus a en outre conduit à un déclassement croissant de larges pans de la vie prolétarienne. Les discussions sur les nouvelles classes moyennes, la professional managerial class ou les nouvelles classes dites « compétitives » ont leur place dans ces transformations. Elles sont l’expression de l’effondrement des conditions matérielles pour une politique de classe émancipatrice. Le maintien de la focalisation sur les classes n’est alors qu’un réflexe idéaliste ‒ et non une critique matérialiste de la société.

Ces déplacements font objectivement perdre à la lutte des classes sa centralité, tout simplement parce qu’elle a été privée de sa base matérielle. Mais en même temps, les luttes féministes et antiracistes (qui ont toujours existé, mais qui étaient moins visibles auparavant) deviennent plus centrales dans l’économie de l’attention. Dans ce contexte, la tentative de comprendre les luttes féministes et antiracistes en premier lieu comme des luttes de classe (dans le féminisme marxiste, dit « de classe ») peut être comprise comme une tentative (inconsciente) de relativiser leur nouvelle importance et d’effacer la multiplication des luttes qui les accompagne, en les recadrant comme des luttes de classe.

Que faire ? Les luttes sociales au-delà de la question de classe

Si nous pensons les luttes du point de vue de la classe, nous les pensons finalement en termes de politique identitaire. Je voudrais plutôt proposer de les penser en termes de contenu. En tant que négation de ce qui fait de notre vie un enfer et que nous voulons surmonter.

Cependant, il y a encore (au moins) deux aspects importants à prendre en compte dans l’orientation stratégique des combats.

Tout d’abord, le processus de production capitaliste imprègne tous les domaines de la société. Une pratique émancipatrice qui voudrait s’attaquer à cette totalité devrait surmonter d’un seul coup le capitalisme mondial. Mais si la manière dont les gens se rapportent au monde et pensent au monde est elle-même marquée par cette totalité capitaliste, il ne sera guère possible de dégager des majorités pertinentes. Du moins, on ne voit pas actuellement d’où elles pourraient provenir.

Mais en même temps, le capitalisme n’est pas un système statique qui organise simplement la domination à un niveau constant. Il s’agit plutôt d’un système hautement dynamique ‒ et les conditions de vie de nombreuses personnes ne cessent de se détériorer en raison de la dynamique de crise du capital (ce que les sciences sociales appellent les « crises multiples »). Avec la crise climatique et la crise de la biodiversité, ce sont en outre les fondements scientifique-naturels de la construction d’une société vivable qui sont en jeu. Il faut donc se dépêcher, si bien qu’il semble peu prometteur d’attendre simplement que les majorités mondiales nécessaires à une révolution mondiale globale soient réunies.

En conséquence, cela signifie à mon avis que nous devons dès maintenant trouver des moyens de relativiser au moins la domination de la forme-marchandise, et détacher des domaines partiels de la reproduction sociale du domaine de domination de la marchandise.

Des points de départ apparaissent si nous considérons les luttes émancipatrices dans la perspective que notre reproduction est organisée par l’achat de marchandises.

Les luttes pour la socialisation du logement ont attiré l’attention à juste titre (par exemple, DW-expropriation ou Mietenwahnsinn Hessen). Il s’agit ici essentiellement de faire perdre au logement son caractère de marchandise. Et en effet, l’explosion des prix des loyers est essentiellement due au caractère marchand des logements : Lorsque des capitaux doivent être investis en période de taux d’intérêt bas, le logement est un objet de spéculation. Cela se traduit par une hausse des loyers. On tente souvent de qualifier ces luttes de « luttes de classes », ce qui signifie généralement que la notion de classe perd de son acuité et devient finalement identique à des notions sociologiques générales telles que « pauvre » et « riche ». Cela s’avère être un détour pour quelque chose que nous pourrions dire plus simplement : Notre vie est rendue plus difficile parce que nous devons acheter un logement comme une marchandise. Mais le logement ne devrait pas être une marchandise !

Prenons un autre domaine de luttes sociales. Les derniers cycles de lutte dans le mouvement pour la justice climatique ont soulevé la question de savoir dans quelles conditions l’énergie est réellement produite. Celle-ci est également produite et vendue comme une marchandise. Cela a donné lieu à des campagnes telles que « Exproprier RWE ».

Dans une société comme celle de l’Allemagne, où le taux de locataires avoisine les 60%, il en résulte des possibilités intéressantes de mise en réseau des luttes sociales. En effet, à l’heure actuelle, personne n’a intérêt à isoler correctement les maisons. Les propriétaires n’y ont pas intérêt parce qu’ils ne doivent pas payer les coûts énergétiques, les locataires n’y ont pas accès parce qu’ils ne sont pas propriétaires et les entreprises d’électricité veulent vendre de l’énergie, elles n’ont pas non plus intérêt à réduire les ventes. Mais si les logements étaient gérés par les locataires et la production d’énergie par la société, les effets de synergie seraient énormes. Maintenant, les gens pourraient effectivement réfléchir à la manière dont ils veulent organiser leur approvisionnement en énergie de manière judicieuse sur le plan matériel. Jusqu’à présent, ce n’est pas du tout possible, parce qu’il y a partout des relations entre les marchandises et l’argent.

Dans la perspective d’un mouvement critique à l’égard de la marchandise, il en résulte une multitude de possibilités d’intervention et de coopération au sein des mouvements sociaux. Il va de soi que ces luttes particulières ne constituent pas encore un dépassement des rapports capitalistes. Mais ils créent un espace de respiration dans un monde où il est de plus en plus difficile de respirer, notamment en raison des conditions climatiques en constante évolution.

Cela implique d’ailleurs un autre aspect : les nouvelles possibilités de liaison entre les luttes ne résultent justement pas d’un retrait de ses propres revendications, dans un compromis de façade peu satisfaisant pour tous. Mais de leur extension et de leur radicalisation. C’est justement parce que nous faisons des catégories de base de la formation sociale capitaliste le point de départ de nos luttes, c’est justement parce que nous radicalisons les revendications que de nouvelles possibilités d’alliance entre les luttes apparaissent sans cesse.

Julian Beuwirth (groupe allemand Krisis)

Francfort, 5 Juin 2023.

Voir également sur ce thème : 

- La classe, un mot plastique (Ernst Lohoff)

- Adieu à la valeur d'usage (Robert Kurz)

- L'anticapitalisme aujourd'hui, c'est quoi ? De l'anticapitalisme tronqué à une nouvelle critique sociale de gauche (Clément Homs)

- Contre la critique tronquée du capitalisme (Johannes Vogele et Paul Braun)

- Histoire et impuissance. Mobilisations de masse et formes contemporaines d'anticapitalisme (Moishe Postone)

- Luttes sans classe. Pourquoi le prolétariat ne ressuscite pas dans le processus capitaliste de crise (Norbert Trenkle), dans Jaggernaut, n°1, 2019 (éditions Crise & Critique)

 

 

[1] Lors d'une discussion à la « Semaine de travail marxiste », un intervenant a soutenu que Marx avait réduit les conditions sociales à une simple phrase avec un sujet, un objet et un prédicat. Il est désormais clair qui doit faire quelque chose, ce qui doit être fait et comment cela doit être fait. Dans le discours de classe, le monde semble bien ordonné et facile à comprendre. Face au désespoir dans lequel se trouvent les mouvements d'émancipation, cela peut certainement apporter une consolation. Mais cela ne nous fait pas avancer.

[2] Voir par exemple cette innommable campagne « ça suffit » : https://www.wirsagengenug.de/

Tag(s) : #Que faire Quoi faire
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