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Vendredi 11 septembre 2009 5 11 /09 /Sep /2009 09:34

Les temps sont révolus où les hommes avaient parfois encore honte d’oser ne penser qu’à leur propre valeur marchande et à celle de leur produits. Secrètement, sans bruit, en douceur, chaque individu s’est métamorphosé en « homo eoconomicus », ce qui n’était autrefois qu’une pure idéologie de la doctrine de l‘économie politique. Quand cela a-t-il réellement commencé ? L’absurde « marchandisation de la conscience » est originairement et fondamentalement un postulat du mode de production capitaliste. Mais il aura fallu un long développement pour qu’il apparaisse naturel à chacun de s’évaluer seulement en tant que marchandise. Le capitalisme d’après guerre a introduit pratiquement les deux présupposés de l’apparition de ce stade final : le premier consiste en la colonisation du « temps libre » par l’automobile, l’industrie culturelle..., le second consiste en l’éclatement de la famille fordiste (papa, maman, deux enfants, la voiture, le chien) et l’atomisation de l’individu en unité postmoderne (monade autoérotique avec ordinateur et portable).

Dans les années 90, ces deux tendances ont fusionné pour donner naissance à un nouveau type de socialisation qui pousse l’adaptation de la personnalité au marché à ses limites. Pour les nouvelles « générations », l’économie d’entreprise, le « travail » et le « temps libre » « personnel » sont devenus des moments indifférenciés comme le sont le moi et le monde. Dans une certaine mesure, nous avons à faire à un individu technologique hautement concurrentiel qui, tendantiellement, régresse à un niveau d’égo de nourrisson (Handelsblatt : « rapide, flexible, efficace, egoÎste, perfide, superficiel »). Même si cela devait passer pour un lieu commun, cela est particulièrement observable dans cette espèce de bouillie-high-tech du capitalisme-internet : les « employés » de la nouvelle économie sont prêts à travailler 24 heures sur 24 en même temps qu’ils acceptent les salaires les plus bas (dans le cas extrême pour un salaire nul, avec comme seul espoir celui d’attraper des miettes boursières). Ils s‘identifient complètement avec l’entreprise, ses activités, ses produits, même si leurs contenus sont sans intérêt, leurs performances technologiques faibles et leur qualités insignifiantes.

            On pourrait considérer l’existence de ces nouvelles formes de conscience comme simple curiosité si elles n’étaient le produit de transformations structurelles de la société tout entière. La lente mais inexorable pression de la concurrence pousse un nombre d’hommes de plus en plus grand à des extrémités telles qu’ils essaient de s’identifier à leur existence marchande (souvent précaire) et à l’exigence qu’ils doivent vouloir eux-mêmes s’y soumettre et s’y accrocher en tant que personne. Les institutions officielles de « l’économie de marché et de la démocratie » accompagnent un tel développement par l’organisation de campagnes de grande envergure. En R.F.A., depuis quelques années, une action concertée du Gouvernement et des partis politiques, des banques et des caisses d’épargne, des grandes entreprises et des chambres patronales, des municipalités et de l’administration scolaire est entrée en vigueur ; ses trois angles d’attaque sont la formation pratique, l’administration de l’état de crise et le lavage de cerveau.

Le but poursuivi est celui de l’utopie négative : il s’agit de fabriquer un « homme-nouveau » complètement économique, dont toute la vie serait déterminée par les critères de l’économie d’entreprise. Ces exigences fondamentales sont sans cesse martelées aussi bien aux individus qu’aux institutions par une propagande de masse sans équivalent : le « marché » comme destin et comme chance, le « marché » comme unique contenu de vie et comme identité, le « marché » comme incontournable. Il ne doit plus exister aucune « revendication », ni culturelle ni sociale adressée à l’Etat ou à la société, mais uniquement la « responsabilité personnelle » face à la dictature économique. Le mendiant à la rue comme le service public doivent se considérer comme « entrepreneur ». Du musée jusqu’à l’hôpital, on doit chercher à se vendre et à faire de l’argent. Tous les rapports sociaux doivent être réduits à leur simple expression de demande et d’offre, tous les rapports humains doivent être métamorphosés en « rapports marchands ».

            Au centre de cette campagne, il y a l’école. Que des jeux de bourse prennent une part de plus en plus importante dans les contenus d’enseignement est encore relativement inoffensif. Plus grave est la mise au point, dans tout le système d’enseignement, de programmes d’ensemble propageant « l’esprit d’entreprise ». Dès l’enfance on gave les jeunes des conceptions et façons de voir de « l’entrepreneur », illustrées par des « histoires merveilleuses » d’exploits accomplis par des teenagers. Cette espèce de magie frelatée fait penser au douteux culte du héros, l’« homme de marbre », du socialisme d’Etat. Doit se sentir mal tout enfant ne pouvant s’adapter à un tel mode de penser. Il existe déjà des classes entières où l’on simule la création d’entreprises, les entrées d’entreprise en cotation boursière, les mouvements du marché. Mais avant tout, l’école elle-même est lachée sur le marché de la « liberté d’entreprise ». Le sponsoring occupe toujours plus de place. La pitoyable mendicité faite auprès des entreprises n’est dépassée que par la marchandisation de l’école. Tout est dans l’ordre des choses si un directeur d’établissement scolaire ne se prend plus pour un pédagogue mais pour le chef d’une PME. L’interdiction de la publicité a déjà été abolie dans plusieurs Länder. Celui qui s’est déjà habitué à la transformation des murs, cahiers d’écoliers et halls d’entrée en surfaces publicitaires, n’y trouvera rien d’autre que lui-même, transformé, comme le sont déjà les stars du sport, en pantin vivant pour réclame.

            L’utopie de l’« homo-æconomicus ne peut triompher qu’en développant des formes pathologiques dans la société. Une société qui se fonde sur l’existence de désordres de la personnalité n’a pas d’avenir. Le caractère agressif des campagnes actuelles conduit à ces résultats que des hommes dont les représentations sont irréelles, sont plongés dans une violence

Berlin, le 08 Août 2000


Traduction de Gilbert Molinier

 

[1] Le texte „Ökonomie und Bewußtsein“, a été publié pour la première fois dans Neues Deutschland, 03 août 2000.

Robert Kurz a publié en Français :

- Capital et Histoire (2009)
- Déflation et inflation (2009)
- Le dernier stade du capitalisme d'Etat (septembre 2008)
- Le vilain spéculateur (2003)
- Populisme hystérique. Confusion des sentiments bourgeois et chasse aux boucs émissaires (2001)
- Economie totalitaire et paranoïa de la terreur. Sur le 11 septembre 2001. (2001)
- Economie et conscience (2000)

Lire Marx. Les textes les plus importants de Karl Marx pour le XXIe siècle. Choisis et commentés par Robert Kurz, La balustrade, 2002 (chaque corpus de textes tirés du " Marx ésotérique ", est amplement commenté pour en montrer l'interprétation soutenue et ses conséquences).


Avis aux naufragés, éditions Léo Scher (un recueil d'articles de presse publiés dans divers journaux de la planète. Pas d'approfondissements théoriques dans ce livre, mais des interprétations originales de l'actualité au regard de la critique radicale) 


Critique de la démocratie balistique, Mille et une nuits (une conférence sur l'état des réactions de la gauche et de l'extrême gauche vis-à-vis de la guerre en Irak depuis 2003 : sur les impasses d'un anticapitalisme a renouveler totalement sur ses fondements)

- Robert Kurz et Anselm Jappe, Les Habits neufs de l'Empire. Réflexions sur Negri, Ruffin..., éditions Léo Scher. Une critique d'une mode française qui ne fait que resservir une énième fois, sous des nouveaux traits, les présupposés du marxisme traditionnel.

L'essentiel de ses ouvrages ne sont pourtant toujours pas traduits en France.

Publié dans : Fétichisme et Spectacle
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Qu'est-ce que la wertkritik (Critique de la valeur) ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit !, Streifzüge avec des théoriciens comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, de nouvelles lectures de l'œuvre de la maturité de Marx sont apparues durant les deux dernières décennies. La relecture opérée par Robert Kurz (1943-2012), principal théoricien de la « Critique de valeur » (wertkritik) ou encore appelée théorie critique de la « dissociation-valeur », a cherché avec Marx mais aussi au-delà de Marx, à renouveler les fondements d'une théorie critique radicale de l'économie politique au XXIe siècle.  


A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite de tout travail (le travail abstrait), à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme « sujet automate » (la formule est de Marx lui-même). Le capitalisme est ici interprété comme une forme historique de fétichisme. Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels, les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le fétiche-capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise) que paradoxalement nous ne cessons de constituer au quotidien au travers de nos rapports sociaux. Un des points centraux de ce nouveau travail théorique a été de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les fonctionnaires d'un processus fétichiste qui à la fois les dépasse et ne cesse d'être constitué par eux. La lutte des classes si elle existe bel et bien, en affirmant positivement le travail et le point de vue de la classe prolétaire, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts toujours constitués à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes.


Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. Comme si encore le travail n'était que l'activité transhistorique du métabolisme entre l'homme et la nature. L'économie est une réalité sociale qui émerge et existe comme telle que dans les sociétés capitalistes à partir des XIVe et XVe siècles. C'est le double caractère du travail et non le marché, le rapport social de domination d'une classe sur une autre et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné, elle est donc historiquement spécifique qu'à la seule formation sociale capitaliste. Dans cette compréhension encore, la valeur n'est pas limitée à la seule « sphère économique », mais impose sa structure à toute la société, elle est une forme sociale de vie et de socialisation, un « fait social total ». La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur « invisible ».


Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique radicale n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais elle ne constitue pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une « société idéale ». La critique de la dissociation-valeur dénaturalise toute forme d'économie, et c'est là déjà une forme de pratique radicale. Le seul critère proposé par la wertkritik, c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, un monde au-delà des divers fétichismes sociaux reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. Redistribuer les richesses capitalistes comme le préconisent les économistes de gauche à la sauce néo-keynésienne, ce n'est pas s'opposer à la forme de vie sociale capitaliste. De plus, on ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines.


D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple « crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik 

 

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