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La loi des mâles

Entretien avec Klaus Theweleit

A propos de

Fantasmâlgories

 

   Fantasmâlgories, l'ouvrage magnifique de Klaus Theweleit paru à la fin des années 1970 en Allemagne, a joué un rôle important dans l'élaboration de la critique de la valeur-dissociation, dont la première formulation apparaît en 1992 dans l'article-fondateur de Roswitha Scholz dans Krisis, « Der Wert ist der Mann »/« La valeur, c'est le mâle », puis qui a été poursuivie notamment dans Le sexe du capitalisme. Théorie féministe et métamorphose postmoderne du patriarcat (Horlemann, B, Unkel 2000). Le livre de Theweleit est enfin paru en français quarante ans plus tard, en 2016.

 

Le Monde des Livres, jeudi 31 mars 2016

 

   Outre-Rhin, Männerphantasien (« imaginaires masculins », 1977) du sociologue et historien de la littérature Klaus Theweleit est depuis longtemps un ­classique. Il fleure bon les années 1970, le tout-psychanalytique, le mouvement étudiant et la contestation du silence sur la dictature nazie si typique des années Adenauer. Se plongeant dans plus de 200 écrits et souvenirs d'anciens membres des corps francs, ces groupes armés qui écrasèrent la révolution allemande dans les années 1920, son auteur avait, l'un des premiers, tenté de cerner l'origine de la violence fasciste. L'angoisse éprouvée par les jeunes mâles face à la décomposition de leur patrie et à la dislocation des corps exposés aux shrapnels (obus à balles) de la première guerre mondiale semblait à ses yeux une mise en condition psychique pour le nazisme.

   Avec un astucieux néo­logisme, Fantasmâlgories, en guise de titre, ce grand livre traversé d'illustrations nous ­parvient enfin en français - après un essai avorté chez Stock en 1981. Retard étonnant quand on constate que nombre de ses influences théoriques étaient françaises - en particulier ­L'Anti-OEdipe, de Gilles Deleuze et Félix Guattari (Minuit, 1972).

Bilan clinique

   Retard dommageable quand on voit que, sur près de 600 pages, Klaus Theweleit nous fait découvrir une littérature ultranatio­naliste jusque-là inconnue, dont il propose le bilan clinique plus que la critique littéraire, tant elle est symptomatique pour lui de la relation entre la domination masculine et l'émergence de l'idéologie fasciste.

   Tous ces textes lui semblent émaner d'un auteur unique, Mein Kampf compris (hormis peut-être les écrits d'Ernst Jünger, lequel n'avait d'ailleurs pas fait partie des corps francs). Dans ses souvenirs de l'école des cadets, Ernst von Salomon (1902-1972), le romancier qui fut la figure par excellence des corps francs et de la « révolution conservatrice », remarque ainsi, avec joie, comme les autres, le durcissement de son corps transformé en cuirasse.

   Bien sûr, après des décennies d'historiographie consacrée aux crimes et à la spécificité des horreurs nazies, une analyse du « fascisme » centrée sur la relation au corps, donc extensible à d'autres horizons, aura de quoi faire tiquer plus d'un spécialiste soucieux de replacer un phénomène historique dans son contexte précis. Mais il suffit d'ouvrir un journal pour constater l'actualité de cette incursion dérangeante dans l'univers mental des tueurs de masse.

 

Entretien avec Klaus Theweleit

Klaus Theweleit :

« Dans une société patriarcale, le corps est façonné pour le combat »

   Sociologue de la culture, l'Allemand Klaus Theweleit est l'un des premiers à avoir enquêté sur les origines de la violence fasciste dans un livre enfin traduit en français, Fantasmâlgories. Il s'y penche sur la littérature des corps francs, ces organisations paramilitaires chargées de réprimer les insurrections communistes de 1918-1919, et qui formèrent, selon lui, les « futurs soldats du IIIe Reich .

 

Nicolas Weill : En 1977, vous avez publié Fantasmâlgories, consacré à la mentalité violente des jeunes hommes dans l'Allemagne de l'après-première guerre mondiale. En 2015, dans Das Lachen der Täter. Psychogramm der Tötungslust (« Le Rire du bourreau. Psychogramme du plaisir de tuer », non traduit), vous vous êtes penché sur le cas d'Anders Behring Breivik, meurtrier d'extrême droite norvégien qui a assassiné 77 personnes de sang-froid, en 2011. Qu'est-il resté de votre premier essai?

Klaus Theweleit : L'arrière-plan historique de l'après-première guerre mondiale en Allemagne a peu à voir avec notre époque. Ce qui demeure actuel, c'est le processus de transformation d'un jeune homme en meurtrier. Celui-ci ne découle pas du contexte politico-idéologique où le tueur évolue, mais s'explique par sa relation à son propre corps de mâle. L'angoisse de la fragmentation de ce corps provoque en lui une tension qui ne peut être réduite que par des actes de violence. On remarque ce comportement dans toutes les cultures. Jusqu'en 1945, ce fut par excellence celle du mâle allemand.

Mais j'ai aussi retrouvé ce schéma chez Anders Breivik. Les 1 518 pages de sa confession sur Internet, 2083. Une déclaration d'indépendance européenne, présentent des analogies frappantes avec le corpus littéraire des corps francs et aussi avec le discours des enfants-soldats en Afrique, reconstitué par l'écrivain nigérian Uzodinma Iweala dans Bêtes sans patrie [L'Olivier, 2008] . Ou encore avec la rhétorique génocidaire de la Radio Mille Collines du Rwanda, dont je cite d'abondants extraits dans « Le Rire du bourreau .

N. W. : Cette figure de la corporéité fragmentée est-elle un phénomène historique ou naît-elle de la petite enfance?

K. T. : Il s'agit d'abord d'un type de corps caractéristique de la domination masculine. Avec la sédentarisation et la constitution d'une société patriarcale, le corps masculin va être façonné en corps guerrier : il combat, il est sans cesse exposé aux coups, aux corrections, au dressage. Le corps militarisé est l'objet de sarcasmes quand s'instaure une culture paci­fique, comme au XVIIIe siècle, où l'on se moque de Chérubin partant à l'armée dans Le Mariage de Figaro .

Mais, au XIXe siècle, le corps cuirassé est presque partout de retour. Il atteint des sommets dans la tradition du militarisme allemand, de la seconde moitié du XIXe siècle jusqu'en 1945. Les limites du corps en viennent à se confondre avec celles de la patrie. On le voit dans les discours d'Hitler. Il est obsédé par le retour des provinces amputées en 1918 au sein de la Grande Allemagne pour restaurer l'unité perdue. Le rire du bourreau signa­le l'aboutissement du processus. C'est pourquoi on peut interpréter le salut hitlérien comme un geste de soulagement (dans le « Heil Hitler! », on retrouve la racine de heilen, guérir).

N. W. : Dans Fantasmâlgories, vous recourez, pour penser la violence, à des ­modèles empruntés à la psychanalyse (Margaret Mahler, Melanie Klein) et aussi à ­L'Anti-OEdipe, de Gilles Deleuze et ­Félix Guattari (Minuit, 1972). Dans le « Rire du bourreau »,vous préférez travailler sur des archétypes tirés des sciences cognitives. Pourquoi?

K. T. : La question n'est pas de savoir en quoi la psychanalyse a vieilli, mais où elle pourrait être poussée plus loin. Je retrouve dans tous les matériaux documentaires que j'ai rassemblés le rapport au corps et la dépression de l'enfant délaissé par le corps de sa mère tel qu'il est décrit par ­Melanie Klein [1882-1960]. L'enfant psychotique a besoin de voir le verre bien ­stable sur la table et le crayon bien aligné, de peur de se sentir lui-même blessé.

On retrouve les mêmes symptômes chez les tueurs fascistes, à ceci près qu'ils ne sont ni psychotiques ni malades et ­encore moins refoulés, mais croient au contraire qu'ils sont les seuls à être sains de corps et d'esprit. Ils doivent dominer le monde et les autres menacent leur domination. Tel est le terreau favorable au développement du fascisme. Il consiste en une fabrication de la réalité qui n'est pas primitivement idéologique. L'enjeu vise à renforcer la cuirasse corporelle, à protéger le corps et le stabiliser. Cela demeure vrai s'agissant des tueurs d'aujourd'hui et vaut en fait pour toutes les cultures.

N. W. : Le phénomène de la violence aurait donc une explication universelle. ­Cela implique-t-il que le terrorisme ­islamique n'ait rien à voir avec l'islam ni avec le Coran?

K. T. : Le système mental d'un Breivik ressemble en effet à s'y méprendre à celui des terroristes islamiques. Tous se coulent dans le moule d'une vision patriarcale de la société, où les femmes doivent être soumises, écartées des études, de l'armée, de la police. Ce que les seconds disent au nom de l'islam, le premier le proclame au nom du christianisme. Les idéologies sont interchangeables. Les tueurs indonésiens des années 1960, qui ont mis à mort des centaines de milliers d'opposants communistes, n'ignoraient-ils pas tout du communisme? L'angoisse provoquée par le corps féminin, elle, n'est pas interchangeable.

N. W. : N'y a-t-il pas une violence féminine?

K. T. : On me fait toujours cette objection. Oui, elle existe. Mais elle ne suit pas le même modèle que celle des groupes de tueurs masculins : la soldatesque en maraude et l'abattage de masse. Dans ses décapitations publiques - l'exposition du massacre distinguant la tuerie fasciste de la criminalité ordinaire, qui cherche plutôt la clandestinité -, l'organisation Etat islamique exclut toute présence des femmes. La violence féminine n'a pas la même relation au corps. Certes, tous les enfants, filles ou garçons, soumis à des mauvais traitements, développent une angoisse. Ce qui distingue les sexes, c'est la manière de se confronter à cette angoisse. Les corps des garçons sont soumis au sport, à l'entraînement, au dressage (Drill) . Breivik s'impose aussi des séances de muscu­lation avec pour objectif de gagner cinq kilos, avant d'aller exécuter ses victimes.

N. W. : Que pensez-vous des agressions sexuelles de Cologne, le soir du Nouvel An, et de la polémique ­provoquée par l'écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud, qui ­incriminait la culture et l'éducation de l'homme musulman?

K. T. : Il s'agit clairement d'un cas de violence masculine. Mais ce qui s'est passé devant la cathédrale de Cologne reste difficile à établir avec précision. Dans certains rapports, des femmes qui passaient par là à ce moment-là ont affirmé qu'il ne leur était rien arrivé. Donc, toutes les femmes présentes la nuit du Jour de l'an n'ont pas été agressées. Deuxièmement, toutes les grandes gares d'Allemagne sont des points de rencontre pour les migrants.

Certaines femmes ont été cernées par des groupes d'hommes qui ont commencé à leur toucher les seins : cela semble intentionnel et a évidemment engendré chez les victimes une angoisse mortelle. Je n'ai pas la moindre idée du nombre de ces groupes organisés. Cinquante, deux mille? Impossible à déterminer. L'analyse de Kamel Daoud peut être juste pour quelques individus, mais, sur la masse des personnes concernées, on a du mal à déterminer si elle est applicable. Il est sûr en tout cas que toutes les grandes religions s'accordent sur un point : le contrôle du corps des femmes.

Autour de la critique du

patriarcat producteur de marchandises :

- Le queer a fait son temps (Roswitha Scholz)

- Le côté obscur du capital. "Masculinité" et "féminité" comme piliers de la modernité (Johannes Vogele)

- Remarques sur les notions de valeur et de dissociation-valeur (Roswitha Scholz)

- Théorie critique de la dissociation sexuelle et théorie critique d'Adorno (Roswitha Scholz)

- Marie, étends ton manteau. Production et reproduction à l'ère du capitalisme de crise (Roswitha Scholz)

- El patriarcado productor de mercancias. Tesis sobre capitalismo y relaciones de genero (Roswitha Scholz)

- La femme comme chienne de l'homme (Robert Kurz)

- Sade, prochain de qui ? (Anselm jappe)

- Le côté obscur de la valeur et le don (Anselm Jappe)

- Vertus féminines. Crise du féminisme et management post-moderne (Robert Kurz)

- Splendeurs et misères des travailleurs. Pour une critique de la masculinité moderne (Norbert Trenkle)

 

 

Tag(s) : #Genre et dissociation sexuelle de la valeur
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