Dimanche 5 septembre 2010 7 05 /09 /Sep /2010 19:32

moishe postoneCi-dessous la recension du livre de Moishe Postone, « Temps, travail et domination sociale » (Mille et une nuits, 2009) par le philosophe Denis Collin auteur d'une thèse stimulante publiée partiellement en 1996 dans « La théorie de la connaissance de Marx » (L'Harmattan). Son texte sur le livre de Postone (paru sur son blog à visiter) présente ses principaux apports, ses principales lignes de fracture avec le marxisme traditionnel ou son rapport à l'Ecole de Francfort, et introduit à la compréhension de la reformulation d'une théorie marxienne du capitalisme qu'opère Postone tout au long du livre. Idéal pour faire un pas vers cet épais volume qui ne doit pas faire peur tellement Postone avance pas à pas et introduit méthodiquement thèse après thèse sa reformulation, avec souvent un souci de sa part de revenir sous forme de résumés sur les principaux résultats de sa réflexion. Car certains craignent d'avoir à faire à un livre trop complexe qu'ils n'arriveront pas à comprendre. Certes, c'est un livre qui se lit (et surtout se relit) avec sérieux et prises de notes, ce n'est pas de la littérature de gare ou le dernier Marc Levy, mais c'est un livre qui ne nécessite aucun prérequis de type philosophique, historique, ou anthropologique. Il n'est pas du tout besoin d'être un exégète de Marx, du marxisme, de l'Ecole de Francfort, ou d'être un lecteur de philosophie pour aborder ce livre. De nombreux chapitres aussi (sur Horkheimer, Habermas, etc.) sont aussi des sortes de parenthèses, des digressions dont on pourrait dans un premier temps se passer, par rapport aux chapitres centraux sur la marchandise et le capital. En fait la simple passion pour comprendre la société historiquement spécifique dans laquelle nous vivons afin d'en sortir, suffit pour se lancer dans la lecture de cette aventure théorique formidable. L'intelligence et la capacité de synthèse du texte de Denis Collin peuvent être aussi une sorte de boussole pour cette lecture.

 

  La photo ci-dessus : Moishe Postone (au centre) lors de l'enterrement de Max Horkheimer en juillet 1973. 

 

logo-pdf.pngVoir le Fichier : Temps_travail_et_domination_sociale_Un_livre_important_de_Moishe_Postone.pdf

 

 

 

 

 

  Quelques textes sur ou de Postone sur ce site :

 

- Avec Marx, contre le travail (recension par Anselm Jappe)

- Repenser la théorie critique du capitalisme (conférence-débat de Moishe Postone)

- Interview de Postone par Salih Selçuk (écrivain turc)

- Théorie critique et réflexivité historique (texte de Postone paru dans le livre coordonné par F. Fiscbach, " Marx. Relire le Capital ", PUF, 2009

- Histoire et critique du capitalisme (conférence en anglais de Postone en Lille en décembre 2009)

- Antisémitisme et national-socialisme (texte de Postone publié en France en 2003 dans Postone, " Marx est-il devenu muet ? ")  

- Postone : le caractère historiquement spécifique de la critique de Marx.

- Extrait de TTDS " Travail abstrait et aliénaton " (Postone) 

- Un autre automne allemand. Adresse à la manifestation contre l'antisémitisme à Hambourg le 13 décembre 2009 (par Postone)

- " Reconfigurer le temps historique. L'interprétation de Marx par Moishe Postone " par Viren Murphy.

- Le dernier livre de Postone est paru en anglais, il est librement téléchargeable à cette adresse " History and Heteronomy " (c'est en fait la publication des textes du séminaire qu'a fait Postone à l'Université de Tokyo en 2009). On pourra voir notamment sa polémique contre les théoriciens marxites très en vu dans le monde anglophone aujourd'hui, Robert Brennet, Giovanni Arrighi ou le géographe marxiste David Harvey. Le texte de Viren Murphy traduit par Jacques est tiré de ce livre.

- On trouvera quantités de textes en anglais de Postone sur le site de ses amis de Chicago Political Worshop et de vidéos (également en anglais, sur Daily Motion)

- Pour les rares français germanophones, on peut voir aussi l'essai central du théoricien allemand Robert Kurz " La substance du capital " paru en 2004 dans la revue Exit n°1 (créée suite à la scission avec Krisis) que l'on retrouvera en libre accès sur le site d'Exit. Robert Kurz s'explique aussi sur Postone dans une interview donnée à Wolfgang Kukulies qui paraitra en Français dans un ouvrage de Kurz qui tarde hélas à être publié. Ce texte a été toutefois mis en libre accès toujours sur le site d'Exit mais en allemand (!), sous le titre " Marxsche Theorie, Krise und überwindung des Kapitalismus ".

 

 

 

livre-postone.jpg 

 

 

 

 

Publié dans : On parle de la critique de la valeur (Presse)
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Qu'est-ce que la wertkritik ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et  d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit, Streifzüge ou le groupe 180 ° avec des théoriciens comme Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Robert Kurz, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, «  une réinterprétation de la théorie critique de Marx » comme l'a appelée Postone, est apparue durant les deux dernières décennies. A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette approche parfois étiquetée comme mouvance de la « critique de valeur » (wertkritik), a des intérêts principaux divers :  cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite (travail abstrait) de tout travail, à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme  « sujet automate ». Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise). La valeur n'est pas limitée à la seule " sphère économique ", mais impose sa structure à toute la société, la valeur est une forme sociale de vie et de socialisation, un " fait social total ".

 

Un des points centraux de ce nouveau travail théorique est de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les comparses d'un processus qui les dépasse, la lutte des classes si elle existe bien, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes. Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. C'est le double caractère de cette forme de vie sociale et sphère séparée de la vie qu'est le travail et non le marché et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné. La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur " invisible ". 

 

Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais ce n'est pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une " société idéale ". Le seul critère proposé par la wertkritik c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, cela reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. On ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines. D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple «  crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik ".

Syndication

  • Flux RSS des articles

Partager

Sommaire du site

Wertkritik, communisation, ultragauche, anarchisme (liens)

Rechercher

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés