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Samedi 8 mai 2010 6 08 /05 /Mai /2010 11:58

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Métamorphose du système-monde et crise de la critique sociale


par Robert Kurz



Après l'effondrement de l'Union soviétique et la fin de la guerre froide, les « dividendes de la paix » qu'espéraient récolter optimistes professionnels et idéologues de la victoire de l'Occident n'ont pas été au rendez-vous. Pour autant, le monde n'en est pas revenu aux luttes des puissances nationales pour le contrôle des territoires, qui avaient marqué la première moitié du XXe siècle. Au contraire, nous assistons à une poussée historique de la barbarisation mondiale, de l'effondrement social et des guerres sécuritaires, sous l'égide de la dernière puissance existante, les États-Unis. Ce ne sont plus la prospérité et la paix qui caractérisent désormais la pax americana planétaire, mais une crise mondiale d'un type nouveau.

 


L'origine de cette crise tient dans le développement même du capitalisme. La chute du capitalisme d'État de l'Est aura marqué, en réalité, non pas le triomphe du capitalisme concurrentiel de l'Ouest, mais seulement la première étape de la crise que traverse leur fondement commercial commun. La troisième révolution industrielle - celle de la microélectronique - a commencé, dès les années 1980, à opposer une limite historique interne à la valorisation du travail humain. Il est possible de dire que le capital est depuis devenu « incapable d'exploiter », n'étant plus en mesure d'assurer une accumulation réelle à la hauteur des niveaux de produc­tivité et de rentabilité qu'il a lui-même établis et rendus irréversibles. À l'échelle mondiale, une masse toujours croissante d'individus devient « inutile ». Dans les « centres » du capitalisme, on assiste à la naissance d'une surcapacité structurelle de production qui entraîne une fuite des capitaux vers une économie spéculative (de bulle financière). A la périphérie du capitalisme, le manque de capitaux empêche l'équipement de l'appareil productif en microélectronique ; ce qui, en retour, accélère l'effondrement des économies de nations et de régions entières où la production est à ce point inférieure aux normes de productivité qu'elle s'en trouve « invalidée » par le marché mondial.


Ce qu'il est convenu d'appeler la « mondialisation » est une conséquence de cette crise universelle. Alors que des pans toujours plus larges de la reproduction sociale s'écroulent et disparaissent, les circuits de mouvements des marchandises et des investissements s'étrécissent pour ne plus former que des chaînes transnationales de la création de valeur. Ainsi, tout « développement national » est poussé ad absurdum. La logique des « mouvements de libération nationale », à la périphérie du marché mondial, se révèle dépourvue de toute perspective. A l'ombre de la mondialisa­tion se développent des zones toujours nouvelles que caractérisent la paupérisation et une « barbarie de crise ». Les modèles de développement économiques d'hier se disloquent aujourd'hui en économies de guerre civile et de pillage qui se disputent les ruines de la société.


Ce processus objectif de la crise met en pièces les espaces fonctionnels et régulateurs des économies nationales. Même dans les centres, l'Etat cesse d'agir comme « capitaliste collectif en idée [1] ». Il n'a plus d'autre choix que d'abandonner peu à peu, par le biais de « dérégulations », ses capacités de production, tombant ainsi au rang de simple gestionnaire de la crise. Le principe de souveraineté territoriale s'érode parce que le rassemblement de populations en une « force de travail globale » est devenu obsolète. Un nombre toujours croissant d'individus est « exclu de la citoyenneté » sociale, alors que de plus en plus de fonctions internes de la souveraineté (et jusqu'à l'appareil répressif) sont « privatisées » ou récupérées par des bandes de maraudeurs, des seigneurs de guerre, des chefs terroristes, etc.


En même temps, ce développement a rendu sans objet la traditionnelle concurrence impériale pour le partage terri­torial du monde. À la place des anciennes forces d'expansion territoriale, c'est une sorte d'« impérialisme collectif en idée » qui prévaut sous la direction des Etats-Unis, lesquels, en tant que dernière puissance mondiale, apparaissent comme la puissance militaire protectrice de l'impératif de la valorisa­tion. Les fluctuations de légitimation et de tactique dans les mois qui ont précédé la campagne en Irak ne doivent pas faire illusion : compte tenu des crises et des catastrophes produites par son propre système-monde, l'Occident est contraint d'agir comme une « police impérialiste du monde ». Les États-Unis sont les seuls à en posséder les moyens militaires. Aucun retour à la concurrence impériale du XIXe et du début du XXe siècle n'est plus possible.


L'intérêt objectif commun consiste, moyennant un impérialisme de sécurisation et d'exclusion - une police du monde - à maintenir sous contrôle une barbarie que l'on a soi-même produite. Il s'agit de « sécuriser » les zones transnationales et les « îlots » de productivité et de rentabilité. De même, il s'agit de garantir aux flux du pétrole - carburant de la machine-monde capitaliste - un bas niveau de prix, et cela, coûte que coûte. Enfin, et ce n'est pas d'une moindre importance, il faut tenir en échec la masse croissante des « inutiles », les tenir à l'écart et empêcher les déstabilisations qu'entraînent leurs mouvements de migration et d'exode.


Compte tenu du processus de crise, qu'il est devenu impossible de maîtriser à l'intérieur de la logique économique capitaliste, il s'agit de procéder à une division fondamentale du monde en deux zones radicalement distinctes. D'un côté, une zone globale de « normalité relative », caractérisée par des procédures démocratiques, un état de droit bourgeois et la reproductibilîté capitaliste assurée à la masse de la population ; au sein de celle-ci, la misère induite par l'économie de marché reste minoritaire et peut être maîtrisée en tant que sociale­ment marginale. Le caractère outrancier du capitalisme doit sur ce plan persister, en tant que ligne de conduite intérieure, à un niveau plus ou moins pacifié. De façon provisoire, cette zone comprend dans une large mesure les centres occidentaux et le Japon ; mais également des « enclaves », des « îlots de productivité », capables d'affronter le marché mondial, bien que situés dans de larges régions du globe qui ne sont, dans l'ensemble, plus viables d'un point de vue capitaliste.


De l'autre côté, et pour cette même raison, nous assistons à l'élargissement d'une zone globale, où l'économie de marché est d'ores et déjà retombée à l'« état de nature » de la concur­rence capitaliste. Cette zone, où la misère est le lot de la majorité, n'est plus maîtrisable dans les formes du droit bourgeois. La ligne de démarcation entre ces deux zones étant tracée toujours plus nettement - murs (au sens propre), remparts, clôtures électriques, no mans land, etc. -, ce n'est plus la seule comparaison avec les frontières fortifiées de l'histoire qui s'impose (telle la muraille de Chine}, mais égale­ment la comparaison avec les empires qui y étaient liés. La notion même d'impérialisme tire son origine des idées de domination des vieilles civilisations agraires et de leur puissance de répression (lat. imperium = pouvoir d'ordonner).


Mais cet « Empire » de la crise globale est, de par sa sin­gularité, différent des empires antérieurs. Son existence tonstitue un défi immense à la théorie critique de la société. Les concepts habituels sont devenus caducs, ils appartiennent à une constellation du passé. Ce qui impose une nouvelle » critique radicale, qualitativement différente, qui mette fondamentalement en question le terrain ontologique du système moderne de production marchande. Un retour en arrière, en deçà de la socialisation planétaire, n'est plus possible ; en même temps, cette socialisation, dans sa forme d'« économie » moderne, est également impossible. La question est de savoir comment la théorie va aborder ces problèmes nouveaux. Ce qui suit se veut la critique de deux analyses de la nouvelle « société-monde négative » qui ont connu un retentissement important dans les années 1990, pour leur opposer, comme un tâche qui nous est assignée pour l'avenir, une nouvelle critique sociale.

 

Extrait du livre Weltordnungskrieg, paru aux éditions Horlemann, Bad Honnef, 2003, reproduit dans Les habits neufs de l'Empire. Remarques sur Negri, Hardt et Rufin, pp. 55-60, éditions Léo Scheer (Lignes), 2003.

 

NOTE

[1] Caractérisation utilisée par F. Engels dans Socialisme utopique et socia­lisme scientifique.

 

Du même auteur :


- Critique et crise de la société du travail

 - Impérialisme de crise

- L'honneur perdu du travail

- Saignant et purulent par tous les pores

 

On peut consulter aussi en allemand le site de la revue " Exit " où publie depuis 2004, Robert Kurz :

 

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kurz weltkapital gr


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Publié dans : Critique de l'anticapitalisme tronqué de la gauche
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Qu'est-ce que la wertkritik (Critique de la valeur) ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit !, Streifzüge avec des théoriciens comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, de nouvelles lectures de l'œuvre de la maturité de Marx sont apparues durant les deux dernières décennies. La relecture opérée par Robert Kurz (1943-2012), principal théoricien de la « Critique de valeur » (wertkritik) ou encore appelée théorie critique de la « dissociation-valeur », a cherché avec Marx mais aussi au-delà de Marx, à renouveler les fondements d'une théorie critique radicale de l'économie politique au XXIe siècle.  


A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite de tout travail (le travail abstrait), à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme « sujet automate » (la formule est de Marx lui-même). Le capitalisme est ici interprété comme une forme historique de fétichisme. Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels, les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le fétiche-capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise) que paradoxalement nous ne cessons de constituer au quotidien au travers de nos rapports sociaux. Un des points centraux de ce nouveau travail théorique a été de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les fonctionnaires d'un processus fétichiste qui à la fois les dépasse et ne cesse d'être constitué par eux. La lutte des classes si elle existe bel et bien, en affirmant positivement le travail et le point de vue de la classe prolétaire, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts toujours constitués à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes.


Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. Comme si encore le travail n'était que l'activité transhistorique du métabolisme entre l'homme et la nature. L'économie est une réalité sociale qui émerge et existe comme telle que dans les sociétés capitalistes à partir des XIVe et XVe siècles. C'est le double caractère du travail et non le marché, le rapport social de domination d'une classe sur une autre et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné, elle est donc historiquement spécifique qu'à la seule formation sociale capitaliste. Dans cette compréhension encore, la valeur n'est pas limitée à la seule « sphère économique », mais impose sa structure à toute la société, elle est une forme sociale de vie et de socialisation, un « fait social total ». La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur « invisible ».


Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique radicale n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais elle ne constitue pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une « société idéale ». La critique de la dissociation-valeur dénaturalise toute forme d'économie, et c'est là déjà une forme de pratique radicale. Le seul critère proposé par la wertkritik, c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, un monde au-delà des divers fétichismes sociaux reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. Redistribuer les richesses capitalistes comme le préconisent les économistes de gauche à la sauce néo-keynésienne, ce n'est pas s'opposer à la forme de vie sociale capitaliste. De plus, on ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines.


D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple « crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik 

 

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