Lundi 21 décembre 2009
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Le bavardage continuel sur les « possibilités d'emploi » provient en général d'un jargon d'institution
publique ou de la communication d’une entreprise voulant s’implanter dans un nouveau « site ». De la même manière que Barak Obama ou le « grand emprunt » français misent sur
les « gisements d’emplois » liés à une supposée « croissance verte », les écologistes usent également de ce registre en promettant que la croissance des énergies renouvelables
et autres techniques environnementales, ramènera du bon travail à la société. Pour le sens commun ce discours est très largement partagé, quand par exemple on entend des habitants de la
presqu’île du Cotentin justifier la présence du principal employeur de la région, l’ensemble industriel nucléaire d’AREVA la Hague qui crée plus de 8 000 emplois directs et indirects (soit 20 %
du bassin d’emploi du Nord Cotentin) : peu importe les risques, tant qu’on a du travail ! Comme le dit le dicton ou n’importe quel élu local, « on ne crache pas dans la
soupe », quand le sacro-saint travail vient tout va bien, peu importe le type d’usine, de marchandises fabriquées, les dégâts environnementaux, les risques de santé, les cadences suicidaires
de travail ou la réputation de l’entreprise. Ainsi le capitalisme se justifie même par l’évidence de travailler, puisque « nous créons des emplois sur votre territoire ». Ainsi
l’économie semble toujours n’avoir qu’un seul but : dispenser gracieusement de l’emploi. Et puisqu’il paraît naturel de travailler, l’économie, sa domination sur nos vies et ses contraintes
apparaissent toutes autant naturelles et inintérrogées. Quand il s’agit de « créer des emplois », les subventions publiques en infrastructures ou en viabilisation des terrains pour
sortir de terre des zones industrielles ou artisanales, coulent à flot. « Nous avons créé ainsi des centaines d’emplois » se justifie telle
entreprise et le sacro-saint principe de « Sauver des emplois » apparaît même comme le principal souci de certains communicants pour mieux faire passer une opération de licenciement
qualifiée de « plan social ». Même les « entreprises responsables » et « l’économie solidaire » ne semblent avoir pour seule finalité dans leur existence que de
donner généreusement du travail en faisant croire que dans un tel monde l’on puisse placer l’homme avant l’argent. Peu importe de savoir quel est le type de travail que nous faisons chaque jour
quand on imagine encore l’existence du travail comme le métabolisme naturel et suprahistorique entre l’homme et la nature. Mais là aussi, travail et argent sont-ils véritablement deux choses
hétérogènes ? Car quel est le travail qui compte vraiment dans le capitalisme, c’est-à-dire un système de reproduction augmentée de la valeur ? Quel est alors le type de travail qui
compte quand une entreprise « nous donne du travail » pour créer de la valeur ?
La valeur ne consiste pas dans le travail humain individuel, ce n’est pas parce qu’on emploie le plus de monde possible, que l’on va
créer plus de valeur. Ainsi la valeur des marchandises produites par les multinationales n’est pas liée à leurs effectifs. Une firme qui emploie 100 000 personnes sur la planète ne gagne pas
forcément plus qu’une firme qui n’en emploiera que 10 000. De plus, la richesse sociale actuelle n’est pas le travail individuel en lui-même, comme on disait du meilleur artisan qui faisait du
bon travail. Ce n’est pas parce que les travailleurs font du « bon boulot » que la valeur des produits sera d’autant plus élevée. Chacun voit bien dans son travail au quotidien que son
entreprise se fout totalement de la qualité et de l’utilité réelle du bien fabriqué ou du service rendu, et que seul compte autre chose, le chiffre d’affaire de l’entreprise. Ce n’est donc pas
cette dimension concrète du travail qui fait la valeur, cette dimension compte peu, ou plutôt elle compte comme simple support concret nécessaire (mais non suffisant pour rester existant) d’une
autre dimension qui la dépasse et qui compte elle véritablement. Bien sûr, le fait que la qualité et l’utilité réelle du bien ou du service fabriqués ne comptent que secondairement par rapport au
chiffre d’affaire, cela nous pose souvent un problème moral personnel (et c’est une des causes de la souffrance au travail, car cela touche à notre implication subjective dans notre métier, et
par là à notre dignité morale), surtout quand à la sortie du système éducatif on a eu parfois le « choix » d’une filière de travail, et qu’on a pris ce choix par « vocation »,
espérance, générosité, volonté d'aider, goût, intérêt intellectuel, etc. On sait pourtant qu’on fait mal notre boulot du point de vue de sa dimension concrète et que ce n’était pas cela
qu’on avait imaginé au départ. Pourtant cette dimension concrète du travail qui compte beaucoup aux yeux de nombre d’entre nous, ne compte pas directement dans la création augmentée de valeur,
qui reste la seule finalité de la production de biens sous la forme de marchandises possédant une valeur d’échange.
Pour comprendre notre situation au travail, il faut voir que la valeur consiste plutôt dans une certaine manière d’exprimer le travail
que dépense la société toute entière, la valeur qui s’attachera aux marchandises est donc l’expression d’une détermination complètement extérieure au travail individuel qui ne comptera plus que
comme travail social et simple rouage de celui-ci. Car nos sociétés actuelles ne sont plus basées sur le travail concret et la dépense de celui-ci pour lui-même, comme au temps des égyptiens, des
grecs, des romains ou au Moyen-Âge, où l’on créait une certaine forme de richesse sociale – la richesse matérielle - au travers de la mise en activité directe du travail concret, travail dominé
souvent de manière directe par le détenteur de la force politico-religieuse. Aujourd’hui les sociétés sont fondées sur une autre dimension du travail que celle du travail concret. Nouvelle
dimension du travail que celui-ci ne possède que depuis très peu, depuis l’apparition du capitalisme et de sa forme de vie sociale : un travail qui pour la première fois de l’histoire joue
en lui-même un rôle de médiatisation sociale entre les êtres. Le travail est alors toujours d’un côté concret (il produit la valeur d’usage d’un bien), mais il possède désormais la fonction d’un
moyen pour se rapporter aux autres: c’est par la dépense même du travail sous une forme objectivée que j’obtiens une somme d’argent qui me permettra d’acheter des marchandises que d’autres
auront fabriqué pour ceux comme eux qui travaillent pour de l’argent afin d’acheter…, etc. Cette nouvelle dimension du travail socialement médiatisante est le principe de la « synthèse
sociale » des individus dans les sociétés modernes. Elle est au cœur, au noyau des sociétés modernes et du fonctionnement du capitalisme. On va appeler cette nouvelle dimension que possède
tout travail (celui du patron, du fonctionnaire, du salarié, de l’autoentrepreneur, etc.) : le travail abstrait. Dans ce sens où cette dimension du travail, que l’on ne voit pas
directement empiriquement (c’est donc une dimension invisible), est l'inverse de sa dimension concrète et individuelle.
C’est alors que le travail individuel dans son existence et sa justification, est subordonné à son autre caractère qu’il possède
simultanément, ce caractère d’être du travail abstrait ; le travail individuel n’existe donc qu’en tant que partie du travail total abstrait. Le travail concret individuel est comme possédé au
sens physique et charnel par une invisibilité qui le structure et l’habite totalement (le travail abstrait), si bien que ce travail abstrait (au travers de sa détermination temporelle) s’oppose à
l’individu comme forme de domination impersonnelle et hostile. L’individu ne compte plus que comme support, comme porteur, comme créature du travail abstrait temporalisé, comme appendice de la
machinerie du travail total abstrait renvoyant à la société de l’interdépendance généralisée. Et comme il est le seul à véritablement compter dans le processus de valorisation, donc ce travail
abstrait exerce une forme de domination sur le travail concret, et même se l’incorpore totalement (le temps abstrait qui est la mesure de ce travail abstrait exerce lui aussi une forme de
domination). C’est le travail abstrait qui consomme l’homme qui n’est considéré que comme son support, son porteur, son appendice, sa chose dont le travail abstrait est le véritable
sujet. Nous ne consommerons les marchandises qu'en tant que le travail nous aura déjà consommé. Car le travail nous consomme, nous n’en sommes qu’un maillon jeté (et jetable !) dans l’impuissance
de cette condition inhumaine où seul compte le « sujet automate » de la reproduction augmentée de la valeur. C’est elle le sujet, nous, nous en sommes les objets, les choses, les marchandises.
Formidable inversion, et une inversion réelle qui n’a rien d’imaginaire, on le sait chacun dans sa chair lorsque nous le subissons. Qui ne travaille pas, ne mange pas. Et la valeur ne pourra jamais être mesurée empiriquement pour un individu donné, parce que le véritable travail que dépense le travail individuel,
vient extérieurement au lieu physique de l’entreprise, à la tâche concrète et à la commande qu’il exécute, dont ils ne seront que les supports interchangeables à sa matérialisation en argent. Car
la richesse sociale spécifique qu’est la valeur (qui n’a donc plus rien à voir avec la richesse matérielle), ne consiste que dans le travail abstrait incorporé dans les marchandises. Voilà le
seul travail quand il atteint le niveau moyen du standard de productivité, qui intéresse vraiment une entreprise. Une entreprise ne « sauvera » alors des emplois que si les employés
accepteront un tour de vis supplémentaire dans la rationalisation permettant d’atteindre le niveau de productivité moyen nécessaire à la survie de la seule finalité véritable de
l’entreprise : faire de l’argent comme le poirier fait des poires. On dira alors, pour suivre la concurrence voire pour avoir un avantage momentané sur ces rivaux, « on brise
l’organisation du travail pour densifier sa productivité, ou alors on licencie ». Le travail abstrait, comme forme de domination impersonnelle et de richesse sociale, est la seule chose qui
doit être créée et sauvée si cela s’avère possible au regard du standard moyen de productivité et de rentabilité. Ce n’est pas du travail concret qu’un chômeur peut réclamer dans une société
capitaliste, car seul le travail abstrait et sa mesure temporelle comptent et se subordonnent le reste.
La valeur n’est donc qu’une forme sociale d’organisation. Elle est la création d’un lien social abstrait et extériorisé aux individus.
Elle consiste dans le travail abstrait qui n’est qu’une forme d’organisation sociale, qui apparaît quand le travail n’est plus seulement une activité concrète produisant une valeur d’usage, mais
quand il est placé dans un rôle de médiation sociale entre les êtres. Le caractère abstrait du lien social, séparé des individus et de la vie, s’est partout fait réalité morbide, tautologique et
cannibalistique. Ce qui existait autrefois dans les sociétés précapitalistes comme contrainte directe d’une domination, s'est aujourd'hui transformé radicalement en un système automate de mise
sous tutelle indirecte, impersonnelle et générale dans lequel les personnes ne comptent finalement pour rien.
Quelques textes de base sur la critique de la valeur :
Anselm Jappe, Pourquoi critiquer radicalement le travail ?
Christian Höner,
Qu'est-ce que la valeur ? De l'essence du capitalisme. Une introduction.
Discussion avec Anselm Jappe autour de " Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur ".