Mercredi 25 janvier 2012 3 25 /01 /Jan /2012 14:37

Fin du lac PlonkCi-dessous, un texte d'intervention de Robert Kurz.

 

logo-pdf.pngVoir le Fichier : Robert_Kurz-_Le_capitalisme_ne_se_repete_pas-_20111.pdf

 

 

Le capitalisme ne se répète pas

Robert Kurz

 

Une des façons d’aborder l’existence est ce qu’on appelle la nostalgie : le souvenir d’un soi-disant bon vieux temps, celui par exemple du miracle économique. Dans la culture pop, cela correspond à la mode du « rétro » : sitôt les producteurs à court d’idées, ils réchauffent de vieux trucs sous une forme légèrement modifiée. Et avec Tatort[1], qui est rediffusé sur une petite chaîne pour la énième fois, on risque toujours de tomber sur un épisode que l’on a déjà vu il y a quelques années. Sans que l’on sache pourquoi ni comment, s’est répandu le crédo selon lequel il suffirait de jeter un œil dans le passé pour y trouver une recette à l’usage du présent. Comment expliquer sinon le fait que les politiques, les médias et les économistes soient perpétuellement en quête de parallèles historiques pour rendre compte du développement de la crise ? Quiconque ouvre le journal a souvent l’impression de lire un cours d’histoire.

Qu’ils s’intéressent à la spéculation financière façon casse-cou, à la recrudescence des banqueroutes d’Etat ou encore à telle ou telle union monétaire naufragée, nos historiens de l’économie n’ont aujourd’hui que l’embarras du choix. La morale de l’histoire ? Tout s’est déjà produit auparavant, ce n’est pas si grave, tout est gérable.

Le père de la pensée, ici, n’est plus seulement le désir[2] mais aussi une certaine vision du capitalisme comme éternel retour. Tantôt l’économie s’envole, tantôt elle s’effondre, voilà tout ; chaque année, chaque siècle a ses gagnants et ses perdants. Mais en principe, affirme le crédo, tout cela continuera indéfiniment.

Toutefois, il y a là une aberration. Nous ne sommes pas confrontés à un système statique mais à un système dynamique. Le capitalisme ne se répète ni ne tourne en rond : il est lui-même un processus historique irréversible. La valorisation du capital ne repart jamais de zéro ; au contraire, pour que la valorisation se poursuive, elle doit constamment, à l’échelle de la société tout entière, dépasser le niveau atteint précédemment. Le degré d’intégration mondiale de l’économie ne peut pas revenir en arrière, et le développement des forces productives encore moins. La concurrence universelle y veille.

Cependant, puisque la mondialisation et la productivité se développent à un niveau toujours plus élevé, pour quelle raison le caractère, la profondeur et l’étendue des crises devraient-ils rester inchangés ? L’histoire de la spéculation sur les bulbes de tulipe à la Bourse d’Amsterdam au XVIIe siècle, qu’on se plaît tant à raconter, ne nous apprendra rien sur la bulle immobilière de 2008 et la faillite de Lehman Brothers.

On nous répète sur tous les tons que politiciens et gestionnaires ont suffisamment tiré les enseignements des crises passées et disposent aujourd’hui des instruments adaptés permettant de surmonter de nouvelles crises. Lorsque les faiseurs de diagnostics se disputent encore, c’est presque uniquement pour savoir si la crise actuelle se compare à celle de 1872 ou plutôt à celle de 1929, voire tout bêtement à celle de 1973. Mais de quels enseignements parle-t-on quand gouvernements et banques centrales nous prouvent quotidiennement que leurs concepts de politique économique et monétaire sont à peu près aussi utiles que la boîte à outils d’une locomotive à vapeur pour la réparation d’urgence d’un TGV ? Ceux qui, comme nos élites, ont toujours le mot « avenir » à la bouche, ne devrait pas tant se fier aux soi-disant sauvetages passés du système. Quoi qu’il en soit, ce que l’humanité garde plus volontiers en mémoire, ce sont les anciens plans de sauvetage et leurs suites, et non les catastrophes elles-mêmes.

 

Paru le 12 décembre 2011 dans Neues Deutschland sous le titre : Kapitalismus im Kreis ?[3]

http://www.neues-deutschland.de/artikel/213149.kapitalismus-im-kreis.html

Traduit de l’allemand par Heike Heinzmann & Sînziana

 

Kurz vies et mort du capitalisme

 

Du même auteur sur le thème des chroniques au quotidien de la crise du capitalisme :

- Course à la dévaluation (14 novembre 2011)

- Fin du boom des matières premières (17 octobre 2011).

- Dopage de l'économie (19 septembre 2011)

- Fin du conte de fées pour l'industrie automobile (22 août 2011)

- Des dépotoirs pour les créances pourries (25 juillet 2011)

- Le capital face à sa dynamique historique (24 avril 2009)

- Le dernier stade du capitalisme d'Etat (28 septembre 2008)

- Le dernier avatar de la classe moyenne. De la petite bourgeoisie au capital humain universel (2004).

D'autres auteurs sur des chroniques au quotidien de la crise du capitalisme :

- Anselm Jappe, L'argent est-il devenu obsolète ? (31 octobre 2011)

- Ernst Lohoff, Il y a le feu chez les pompiers (10 août 2011)

Pour des textes plus détaillés sur l'explication profonde de la crise généralisée de la société capitaliste (théorie de la limite interne absolue, théorie propre à la mouvance allemande), voir ici.

 

 



[1] Tatort : litt. « lieu du crime », série policière allemande culte depuis 1970. (Toutes les notes sont des traductrices.)

[2] Der Wunsch ist der Vater des Gedankens (le désir est le père de la pensée) est un proverbe bien connu en Allemagne.

[3] Kapitalismus im Kreis ? Litt. « Le capitalisme tourne-t-il en rond ? ». Nous avons préféré le titre sous lequel l’auteur a ensuite mis en ligne l’article sur le site de la revue EXIT! à l’adresse : http://www.exit-online.org/textanz1.php?tabelle=autoren&index=21&posnr=496&backtext1=text1.php.

Publié dans : Chroniques de la crise au quotidien
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Qu'est-ce que la wertkritik ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et  d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit, Streifzüge ou le groupe 180 ° avec des théoriciens comme Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Robert Kurz, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, «  une réinterprétation de la théorie critique de Marx » comme l'a appelée Postone, est apparue durant les deux dernières décennies. A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette approche parfois étiquetée comme mouvance de la « critique de valeur » (wertkritik), a des intérêts principaux divers :  cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite (travail abstrait) de tout travail, à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme  « sujet automate ». Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise). La valeur n'est pas limitée à la seule " sphère économique ", mais impose sa structure à toute la société, la valeur est une forme sociale de vie et de socialisation, un " fait social total ".

 

Un des points centraux de ce nouveau travail théorique est de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les comparses d'un processus qui les dépasse, la lutte des classes si elle existe bien, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes. Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. C'est le double caractère de cette forme de vie sociale et sphère séparée de la vie qu'est le travail et non le marché et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné. La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur " invisible ". 

 

Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais ce n'est pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une " société idéale ". Le seul critère proposé par la wertkritik c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, cela reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. On ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines. D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple «  crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik ".

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