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Vendredi 23 juillet 2010 5 23 /07 /Juil /2010 14:48

communisme.jpg Contribution du groupe anglais Principia Dialectica (wertkritik) aux célébrations de mai 68 à Londres (original post here, in english here), distribuée sous forme de tract le 10 mai 2008 devant le Conway Hall à Londres où se déroulait une cérémonie commémorative (May 68 and all that).


Pour un joli mois de mai


Si vous entrez à l’intérieur, vous verrez un cadavre, et des momies embaumant ce cadavre. On nous a gentiment invités à cette messe mais nous avons refusé. Nous sommes là cependant – à l’extérieur, comme leur mauvaise conscience.


En 2008, la position de tous ces gens est fausse, et elle l’était déjà en 1968. Aujourd’hui comme hier, ils se trompent sur tout : ils fantasment un glorieux passé qui n’a jamais existé, ils s’attaquent à la société du présent avec les armes théoriques du passé. En Mai 68, déjà, leur but était de revivre 1917, de refaire 1936. Et leur souvenir de Mai 68, précisément, c’est cet aplatissement : aujourd’hui encore, ils rêvent de soviets, de place rouge, d’usines occupées et de révolution culturelle dans la Chine populaire. Décidément, le passé ne passe pas.


Aider le passé à passer, c’est parler de la modernité d’hier, et du fait que cette « modernité » est tombée en poussière. En Mai 68, le groupe le plus avancé était l’Internationale situationniste. L’IS combattait tous les cadavres de gauche au nom d’une autre idée de la révolution. Et Mai 68, sous son aspect le plus surprenant, est dans la pratique ce qui se rapproche le plus de ce que l’IS a fait dans la théorie.


Cependant, Mai 68 – comme l’IS – appartient à la fois au passé et au présent. La force de la révolution de Mai comme des situationnistes, c’est d’avoir attaqué la société capitaliste comme société de travail et d’avoir mis en cause le communisme d’Etat, les partis et les syndicats à l’aide d’une nouvelle définition du prolétariat. En Mai 68, on peut dire que se définissaient comme révolutionnaires tous ceux qui n’avaient aucun pouvoir sur l’emploi de leur vie, et qui le savaient. Ce qui va tellement au-delà de la définition traditionnelle que celle-ci explose littéralement : avec une telle vision, on est loin du bon ouvrier léniniste, anarchiste ou conseilliste, auquel l’organisation vient apporter la bonne parole. Au-delà de la vieille définition certes, mais pas au-delà du messianisme prolétarien. C’est là la limite.


Quiconque veut en finir avec le capitalisme doit aller plus loin. Il faut désenchanter totalement ce monde et ses idéaux, y compris les idéaux de la gauche, y compris ceux de la gauche la plus radicale – y compris, donc, ceux de l’IS et de Mai 68.


La théorie révolutionnaire sait aujourd’hui qu’il n’y a pas de sujet révolutionnaire. Le seul sujet, c’est le capital en tant que sujet automate, en tant que valeur qui s’autovalorise. Et ce sujet – l’économie devenue autonome, ce que Guy Debord appelait justement « le mouvement autonome du non-vivant » – transforme chacun de nous en ressource humaine de son autoreproduction infinie.


En 1968 comme en 2008, la critique du travail doit être au centre : non pas comme une conséquence de la critique de la vie quotidienne, mais comme le cœur de la nouvelle théorie et de la nouvelle pratique. Et elle doit l’être de façon complètement désabusée, post-messianique. D’emblée, elle doit se placer au-delà de tous les mythes : non pas seulement au-delà des conventions de la sous-critique, au-delà des contingences du réformisme réaliste, au-delà de l’autosatisfaction des « chômeurs heureux » qui se croient radicaux parce qu’ils bénéficient des aides sociales. Mais aussi et surtout, elle doit être au-delà de l’IS qui a fondé sa cause sur le Sujet révolutionnaire de l’histoire.


Il est facile d’en finir avec les cadavres que Mai 68 a déjà ridiculisés et qui aujourd’hui se posent en garants de « l’esprit de Mai » (de la bonne gauche démocrate aux ex-Mao, en passant par les anarchistes). Il est plus difficile d’en finir avec le Mai 68 qui vit encore, quoique fossilisé : celui qui dit Ne travaillez jamais. Bien plus difficile, en effet, parce que cette vieille critique brille encore. Mais, répétons-le, elle brille de la lumière des étoiles mortes. Ne travaillez jamais : pour en finir réellement avec le travail, il faut en finir avec l’idée du prolétariat comme sujet révolutionnaire de l’histoire. La lutte de classes fait partie intégrante de la dynamique capitaliste : il ne s’agit pas d’une lutte entre une classe dominante et une classe révolutionnaire, mais entre des intérêts différents (quoique différemment puissants) à l’intérieur du capitalisme.


La question n’est pas de rester fidèle à 68, mais d’être à la hauteur de l’esprit de Mai. La seule méthode, c’est d’être résolument hors système. Au-delà des conventions, au-delà des contingences, au-delà des attachements !

 

Groupe Principia Dialectica,

mai 2008.

  


 

La nouvelle théorie critique critique l'ancienne théorie (marxiste, marxiste libertaire, anarchiste, situationniste, Encyclopédie des Nuisances, etc.) qui a fait la preuve tout au long du XXe siècle de son immanence à la modernité capitaliste :

 

- Par-delà la lutte des classes (Robert Kurz)

- Essai d'une (auto)critique de la gauche politique, économique et alternative (Johannes Vogele)

- Critique du travail et émancipation sociale. Répliques aux critiques du Manifeste contre le travail (Norbert Trenkle) : une critique du théoricien du jardinage Jaime Semprun de l'Encyclopédie des Nuisances, du champignon marxiste/économie classique Charles Reeves, etc.

- Misère d'hier et d'aujourd'hui des " jours heureux " du Conseil National de la Résistance. L'altermondialisme en question (Clément Homs).

- Quand la montagne marxiste accouche du rat capitaliste. Réplique au marxiste traditionnel Charles Reeves (Clément Homs).

- Décroissants encore un effort... ! Pertinence et limites des objecteurs de croissance (Anselm Jappe).

- Examen critique de l'ouvrage de Jean-Claude Michéa " L'empire du moindre mal " (Anselm Jappe).

- Baudrillard détournement par excès (Anselm Jappe).

- Baudrillard, lecteur de Marx (Gérard Briche)

- Le spectacle comme illusion et réalité : Guy Debord et la critique de la valeur (Gérard Briche).

 

 

Publié dans : Critique de l'anticapitalisme tronqué de la gauche
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Qu'est-ce que la wertkritik (Critique de la valeur) ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit !, Streifzüge avec des théoriciens comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, de nouvelles lectures de l'œuvre de la maturité de Marx sont apparues durant les deux dernières décennies. La relecture opérée par Robert Kurz (1943-2012), principal théoricien de la « Critique de valeur » (wertkritik) ou encore appelée théorie critique de la « dissociation-valeur », a cherché avec Marx mais aussi au-delà de Marx, à renouveler les fondements d'une théorie critique radicale de l'économie politique au XXIe siècle.  


A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite de tout travail (le travail abstrait), à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme « sujet automate » (la formule est de Marx lui-même). Le capitalisme est ici interprété comme une forme historique de fétichisme. Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels, les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le fétiche-capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise) que paradoxalement nous ne cessons de constituer au quotidien au travers de nos rapports sociaux. Un des points centraux de ce nouveau travail théorique a été de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les fonctionnaires d'un processus fétichiste qui à la fois les dépasse et ne cesse d'être constitué par eux. La lutte des classes si elle existe bel et bien, en affirmant positivement le travail et le point de vue de la classe prolétaire, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts toujours constitués à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes.


Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. Comme si encore le travail n'était que l'activité transhistorique du métabolisme entre l'homme et la nature. L'économie est une réalité sociale qui émerge et existe comme telle que dans les sociétés capitalistes à partir des XIVe et XVe siècles. C'est le double caractère du travail et non le marché, le rapport social de domination d'une classe sur une autre et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné, elle est donc historiquement spécifique qu'à la seule formation sociale capitaliste. Dans cette compréhension encore, la valeur n'est pas limitée à la seule « sphère économique », mais impose sa structure à toute la société, elle est une forme sociale de vie et de socialisation, un « fait social total ». La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur « invisible ».


Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique radicale n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais elle ne constitue pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une « société idéale ». La critique de la dissociation-valeur dénaturalise toute forme d'économie, et c'est là déjà une forme de pratique radicale. Le seul critère proposé par la wertkritik, c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, un monde au-delà des divers fétichismes sociaux reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. Redistribuer les richesses capitalistes comme le préconisent les économistes de gauche à la sauce néo-keynésienne, ce n'est pas s'opposer à la forme de vie sociale capitaliste. De plus, on ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines.


D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple « crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik 

 

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