Dimanche 1 janvier 2012 7 01 /01 /Jan /2012 00:00

Lukacs6.jpg Ci-dessous une invitation à une rencontre autour du concept de « réification » (chosification) de la vie sociale dans la formation sociale capitaliste, concept forgé par Georg Lukacs à partir de celui de fétichisme réel chez Marx. Dans son célèbre essai « La réification et la  conscience du prolétariat » (l'essai le plus important de l'ouvrage « Histoire et conscience de classe »), en partant de l'analyse marxienne de la forme-marchandise, Lukacs tentait de fonder dans les formes et catégories capitalistes, les phénomènes de rationalisation et de bureaucratisation que la science bourgeoise (Max Weber par exemple, et tous les auteurs qui ont souvent hypostasié la forme bureaucratique et étatique de la configuration postlibérale du capitalisme, durant ce que Eric Hobsbawn a appellé « l'âge des catastrophes » et « l'âge d'or » - donc entre 1914 et les années 1970) ne comprenait que de manière très limitée. De nombreux auteurs ces dernières années se sont à nouveau penchés sur l'oeuvre du jeune Lukacs (le chapitre 2 du prochain ouvrage de Moishe Postone sur la trajectoire de la Théorie critique au XXe siècle, portera sur l'analyse de cet essai de Lukacs).

  

Plus d'infos sur cette rencontre à Paris autour du concept de réification ici.


Présentation de la rencontre :

 

Élaborée par le jeune Lukács dans une série de textes réunis dans Histoire et conscience de classe (1923), en pleine période d’effervescence révolutionnaire, la notion de réification a connu un destin singulier. Envisagée initialement comme une radicalisation de la perspective ouverte par le concept marxien de fétichisme, ayant pour objectif ultime une justification du rôle historique du parti révolutionnaire, la théorie lukacsienne fut très tôt rejetée par les orthodoxies communistes. Assez paradoxalement, elle irrigua d’une manière souterraine la plupart des grandes “hérésie'' : de la Théorie critique francfortoise à la Wertkritik, en passant par l’Internationale situationniste, les Oppositions extra-parlementaires allemandes et italiennes, les travaux d’Henri Lefebvre, de Lucien Goldmann ou de Joseph Gabel par exemple, elle constitua le centre de gravité occulte de tout un pan du marxisme critique. L’idée de penser le mode de production capitaliste par le prisme de la théorie d’une forme de vie dévaluée et fétichisée réunit en effet, par-delà leurs particularités irréductibles, ces différentes conceptualisations. Et c’est précisément la centralité d’une telle notion, pour une théorie critique du capitalisme contemporain, que nous voudrions réinterroger lors de ces journées.


Trois grands axes interprétatifs seront mobilisés.  Un premier par lequel nous nous proposons de revenir sur la manière dont, à partir de Marx, Lukács a pu élaborer un concept profondément original de réification. Quel rapport la conceptualité lukacsienne entretient-elle avec la critique marxienne de l’économie politique et permet-elle de réintroduire cette dernière dans la philosophie sociale contemporaine? Dans un second temps, il s’agira d’aborder la généalogie wébérienne du concept de Verdinglichung et sa postérité francfortoise.  Nous souhaitons notamment discuter les rapports entre réification et critique de la modernité, et la manière dont elle peut conduire à une critique radicale du capitalisme. Enfin, nous nous concentrerons sur la réception de cette notion par des traditions philosophiques et militantes critiques à l’égard du marxisme mais proches de son intérêt pour l’émancipation.


En proposant à la discussion les problèmes théoriques et politiques liés au concept de réification, nous voudrions ainsi questionner, dans le contexte de ses reprises et réexamens les plus récents, les conditions de sa réactivation critique et pratique.

 

Journées organisées dans le cadre des activités du Sophiapol par Vincent Chanson, Alexis Cukier et Frédéric Monferrand.
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Date :
9 et 10 janvier 2012

Lieu :
Université Paris Ouest Nanterre La Défense
bâtiment T, salleR11
Comment venir ? par le train et le RER
Plan du campus de Paris Ouest Nanterre La Défense

Contact:
Vincent Chanson
Alexis Cukier 
Frédéric Monferrand

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PROGRAMME
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Lundi 9 janvier 2012

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14h Introduction   

14h30 – 18h00 : Origines et enjeux marxistes du concept de réification  
Président de séance: Vincent Chanson

Frédéric Monferrand : De quelle ontologie sociale la critique de la réification est-elle solidaire ?
Alexis Cukier : Aliénation, exploitation…à quoi sert la réification ? Philosophie sociale et économie politique.
Vincent Charbonnier
 : Les réifications chez  Lukács.

 

Mardi 10 janvier
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09h30 – 13h00 : Kulturkritik et théorie critique
Président de séance: Frédéric Monferrand

Aurélien Berlan : “Sans considération de personne”. Rationalisation et réification chez Max Weber.
Vincent Chanson : : La réification comme concept “épistémo-critique” chez T. W. Adorno
Anselm Jappe
: “De l’aliénation au fétichisme de la marchandise – usages et mésusages de deux concepts”

 

14h30 – 18h00 : Prolongements et critiques du concept de réification :
Président de séance: Alexis Cukier

Christian Lazzeri : La réification chez Sartre
Fabien Delmotte 
: Les enjeux de la réception de Lukacs par Socialisme ou Barbarie

Marco Angella : Les limites de la réification chez Honneth

 

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Publié dans : Rencontres autour de la critique de la valeur
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Qu'est-ce que la wertkritik ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et  d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit, Streifzüge ou le groupe 180 ° avec des théoriciens comme Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Robert Kurz, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, «  une réinterprétation de la théorie critique de Marx » comme l'a appelée Postone, est apparue durant les deux dernières décennies. A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette approche parfois étiquetée comme mouvance de la « critique de valeur » (wertkritik), a des intérêts principaux divers :  cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite (travail abstrait) de tout travail, à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme  « sujet automate ». Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise). La valeur n'est pas limitée à la seule " sphère économique ", mais impose sa structure à toute la société, la valeur est une forme sociale de vie et de socialisation, un " fait social total ".

 

Un des points centraux de ce nouveau travail théorique est de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les comparses d'un processus qui les dépasse, la lutte des classes si elle existe bien, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes. Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. C'est le double caractère de cette forme de vie sociale et sphère séparée de la vie qu'est le travail et non le marché et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné. La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur " invisible ". 

 

Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais ce n'est pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une " société idéale ". Le seul critère proposé par la wertkritik c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, cela reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. On ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines. D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple «  crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik ".

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