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Dimanche 1 juillet 2012 7 01 /07 /Juil /2012 00:00

Cette rencontre a eu lieu le 25 mai 2011 à Bourges dans l'amphithéâtre de l'Ecole des Beaux-arts. On retrouvera une retranscription écrite de la soirée.

 

     

Sortir de l’économie ?

(ou plutôt comment l’économie a été inventée…)
Un débat avec Serge Latouche et Anselm Jappe
Présentation du débat : Clément Homs

Je vais essayer de justifier en quelques mots l’invitation que nous avons faite à Serge Latouche et Anselm Jappe pour ces rencontres du café des décroisseurs berrichons à l’Ecole des Beaux-Arts de Bourges.

Serge Latouche que nous avons le plaisir d’accueillir dans notre ville, est connu bien sûr pour être un des penseurs du mouvement de la « décroissance ». Mais c’est depuis une quarantaine d’années qu’il critique le « développement » en tant que tel, c’est-à-dire une vaste idéologie occidentale qui naît après la Seconde guerre mondiale dans le contexte de la guerre froide[1]et dont l’idéologie du « développement durable » n’est que l’ultime avatar contemporain. Pour autant, dans le cadre de ces rencontres nous ne voulions pas l’inviter sur ce thème bien connu. Ce que l’on connaît moins chez Serge Latouche, c’est qu’il a enseigné de manière critique durant toute une carrière à l’université, l’épistémologie des sciences économiques, c’est-à-dire la manière dont ces sciences construisent leur objet et le cadre général de leur réflexion. En se penchant de manière critique sur les fondements épistémologiques de ces sciences économiques, ce franc-tireur atypique dans la tribu des économistes qui s’est lié à l’aventure de la Revue du M.A.U.S.S. (le mouvement anti-utilitariste en sciences sociales), s’est rendu compte que l’ensemble des présupposés de l’économie était finalement très mal assuré. Nourri de la lecture de grands anthropologues du XXe siècle dont nous parlerons, il en est venu à mettre en doute la théorie substantiviste de l’économie chez Karl Polanyi[2], et en 2005 dans un ouvrage intitulé L’invention de l’économie[3], il a élargi et systématisé la critique de la naturalité, de la transculturalité et de la transhistoricité de l’objet même que se donnaient pourtant à penser les économistes depuis le XVIIe siècle : l’économie.

Qu’est-ce qu’au juste que « l’économique », se demande-t-il ? Est-ce que l’objet même de la réflexion des économistes n’est pas plutôt une « trouvaille de l’esprit », une invention des économistes, l’émergence historique d’un imaginaire qui nous a désormais colonisé l’esprit et nos vies ? La vie économique que nous menons aujourd’hui et qui nous apparaît comme étant la base naturelle de toute vie humaine et le fondement depuis la nuit des temps de toute vie sociale, existait elle véritablement dans les sociétés précapitalistes ? Le travail, l’échange de marchandises, l’argent, la raison utilitaire, les fonctions biologiques du corps individuel, le rapport métabolique de l’homme à la « nature », la distinction entre la nature et la culture, la production de marchandises et leur consommation, les « besoins » individuels même dits fondamentaux, l’imaginaire économique qui nous habite fait de rareté et de maximisation des coûts, etc., sont-ils de véritables invariants anthropologiques qui seraient nicher au fondement de la structuration de toute vie sociale ? Suite à d’autres auteurs comme Louis Dumont, ou de manière moins directe, Jean Baudrillard, il a développé cette idée que les sciences économiques développaient finalement de manière artificielle leur propre objet de réflexion. Toute son œuvre va ainsi être marquée par ce profond mouvement de dénaturalisation de l’économie.

Notre deuxième intervenant est lui aussi directement lié à cette thématique. Anselm Jappe est philosophe, nous avons déjà eu le plaisir de l’accueillir en 2010 dans le cadre de ces rencontres pour une réflexion autour de la critique marxienne de la valeur[4]. Comme un ensemble d’auteurs issus de cette mouvance, Anselm Jappe est souvent arrivé à des conclusions très proches de celles de Serge Latouche sur l’émergence historique de l’économie comme forme particulière de vie sociale spécifiquement liée aux rapports sociaux capitalistes. Avec des différences bien sûr qui nous serons probablement exposées dans le cours des exposés et de nos échanges, mais il y est toutefois arrivé à partir d’un tout autre cheminement intellectuel. Anselm Jappe a participé avec tout un ensemble d’auteurs comme Robert Kurz, Norbert Trenkle, Ernst Lohoff et Roswitha Scholz en Allemagne ou Moishe Postone aux Etats-Unis[5], à une relecture d’une partie de l’œuvre de la maturité de Karl Marx. Une relecture notamment au travers d’une définition qui se veut rigoureuse des catégories de l’économie qui sont en même temps des formes de vie sociales, telles que la marchandise, le travail, l’argent ou la valeur. Cet espace de discussion a une filiation théorique très particulière parmi les marxismes du XXe siècle. Ces théoriciens font partie d'un courant minoritaire, l’hégéliano-marxisme. Ils ont développé leurs œuvres et reformulations de la théorie critique du Marx de la maturité (contenue dans deux ouvrages, les Grundrisse et Le Capital), au travers des lectures de théoriciens marxistes restés souvent inconnus du marxisme français et plus encore du marxisme orthodoxe voire même hétérodoxe, à quelques rares mais notables exceptions près (Jacques Valier, le milieu de la revue « Critique de l’économie politique » dans les années 70, Jean-Marie Vincent, et à sa suite Antoine Artous…). Pour n’en citer que quelques-uns, György Lukacs, Isaac Roubine, Evgueni Pashukanis, Theodor Adorno, Hans-Jurgen Krahl, Alfred Sohn-Rethel, Lucio Coletti, Guy Debord. Mais il faut aussi penser à des théoriciens engagés dans une relecture philologique très poussée de l'oeuvre du Marx de la maturité, comme Roman Rosdolsky, Hans-Georg Backhaus, Helmut Reichelt, etc. Cette mouvance de discussion qui tente de repenser une théorie radicale de la société capitaliste, notamment en recentrant la théorie sur les concepts de fétichisme objectif et de travail abstrait, et donc sur le concept de Marx, du capital en tant que « sujet automate » (voir le lexique marxien progressif), on l’appelle habituellement la « critique de la valeur ». Critique de la valeur, parce qu'elle se décentre de la lecture réductrice, simplement sociologique et économiciste, en termes seulement de classes, de rapport travail/capital et de rapports sociaux capitalistes de production compris comme relevant du marché et de la propriété privée, qu'a représenté le marxisme traditionnel dominant. Ce mouvement de décentrement (qui ne nie pas l'importance du niveau des classes constituées par le capital), cherche alors à aller plus en profondeur dans ce qui est le noyau social de la forme de vie sociale capitaliste-marchande, en attaquant directement les formes sociales de base du capitalisme.

Entre les œuvres de nos deux intervenants, il y a comme une résonance qui se fait continuellement entendre, deux pensées qui peuvent donc se rencontrer sur de nombreux points pour discuter. Nous voulions justement ce soir leur poser quelques questions. Si l’économie est pour eux une invention historique finalement assez récente, comment alors fonctionnaient les sociétés pré-économiques, c’est-à-dire précapitalistes ; comment s’est inventée historiquement cette économie dans la pratique comme dans la réflexion ; et puis dans le cadre d’une réflexion vers un futur différent de celui sans avenir contre lequel vient déjà s’écraser la société moderne, comment alors penser l’impensable et réaliser l’improbable, comment selon le mot de Serge Latouche « sortir de l’économie »[6].

 

Existe-t-il une bonne économie ? from Michel P. on Vimeo.

 

 

 

 

 

L'invention de l'économie

La déraison

 Au coeur des sociétésSDE-n4.JPG

Publié dans : Vidéos sur la critique de la valeur
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Qu'est-ce que la wertkritik (Critique de la valeur) ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit !, Streifzüge avec des théoriciens comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, de nouvelles lectures de l'œuvre de la maturité de Marx sont apparues durant les deux dernières décennies. La relecture opérée par Robert Kurz (1943-2012), principal théoricien de la « Critique de valeur » (wertkritik) ou encore appelée théorie critique de la « dissociation-valeur », a cherché avec Marx mais aussi au-delà de Marx, à renouveler les fondements d'une théorie critique radicale de l'économie politique au XXIe siècle.  


A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite de tout travail (le travail abstrait), à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme « sujet automate » (la formule est de Marx lui-même). Le capitalisme est ici interprété comme une forme historique de fétichisme. Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels, les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le fétiche-capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise) que paradoxalement nous ne cessons de constituer au quotidien au travers de nos rapports sociaux. Un des points centraux de ce nouveau travail théorique a été de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les fonctionnaires d'un processus fétichiste qui à la fois les dépasse et ne cesse d'être constitué par eux. La lutte des classes si elle existe bel et bien, en affirmant positivement le travail et le point de vue de la classe prolétaire, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts toujours constitués à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes.


Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. Comme si encore le travail n'était que l'activité transhistorique du métabolisme entre l'homme et la nature. L'économie est une réalité sociale qui émerge et existe comme telle que dans les sociétés capitalistes à partir des XIVe et XVe siècles. C'est le double caractère du travail et non le marché, le rapport social de domination d'une classe sur une autre et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné, elle est donc historiquement spécifique qu'à la seule formation sociale capitaliste. Dans cette compréhension encore, la valeur n'est pas limitée à la seule « sphère économique », mais impose sa structure à toute la société, elle est une forme sociale de vie et de socialisation, un « fait social total ». La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur « invisible ».


Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique radicale n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais elle ne constitue pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une « société idéale ». La critique de la dissociation-valeur dénaturalise toute forme d'économie, et c'est là déjà une forme de pratique radicale. Le seul critère proposé par la wertkritik, c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, un monde au-delà des divers fétichismes sociaux reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. Redistribuer les richesses capitalistes comme le préconisent les économistes de gauche à la sauce néo-keynésienne, ce n'est pas s'opposer à la forme de vie sociale capitaliste. De plus, on ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines.


D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple « crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik 

 

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