Vendredi 27 janvier 2012 5 27 /01 /Jan /2012 10:49

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Article paru dans Neues Deutschland du 9 janvier 2012

Robert Kurz

Euthanasie économique

 

Selon l’idéologie des manuels d’économie l’argent est un moyen sophistiqué destiné à fournir à la société, de façon optimale, biens matériels et services sociaux. C’est pour cela que, au sens économique proprement dit, il serait insignifiant et ne formerait qu’un simple « voile » au-dessus de la production et de la distribution réelles. Marx, en revanche, a démontré que l’argent, en tant que médium de la valorisation du capital, est une fin en soi fétichiste qui a asservi la satisfaction des besoins matériels. Des biens réels ne sont produits que lorsqu’ils servent cette fin en soi qu’est l’augmentation de l’argent, dans le cas contraire leur production est abandonnée, même si elle est techniquement possible et qu’ils répondent à une demande sociale. Cela est particulièrement évident dans des domaines tels que la prévoyance vieillesse et la santé publique. Ceux-ci ne soutiennent pas la valorisation du capital, mais doivent être financés par les salaires et les bénéfices qui en proviennent. D’un point de vue purement matériel il y aurait assez de ressources pour assurer vivres et soins médicaux à toute la population, même avec un nombre grandissant de personnes non-actives. Or, sous le diktat du fétiche-argent cette possibilité matérielle devient « infinançable ».

 

L’assurance vieillesse et l’assurance maladie sont indirectement soumises au diktat abstrait de la valorisation. Avec l’aggravation des conditions de financement, elles se voient « économisées ». Cela signifie que, pour pouvoir profiter des flux monétaires, elles doivent agir selon les critères de l’économie d’entreprise. Ainsi, même le diagnostic médical se transforme en marchandise soumise à la pression concurrentielle. L’objectif n’est plus, alors, la santé et le bien-être de tous, mais d’une part le « dopage » à la performance et, de l’autre, la gestion des maladies. L’Homme idéal, au sens des institutions dominantes, serait donc l’individu qui, à son poste de travail, se comporterait en sportif de haut niveau (pour augmenter le PIB) ; celui que l’on pourrait définir en même temps comme chroniquement malade (pour pouvoir remplir les caisses du système de santé) ; et qui, au moment même où il part à la retraite, casse sa pipe de plein gré (pour ne pas être un fardeau pour le capitalisme).

 

Ce joli calcul, c’est la médecine elle-même qui l’a mis en échec. Ses succès matériels ont été tels que de plus en plus d’êtres humains vivent bien au-delà de leur vie active. C’est là une preuve particulièrement éloquente que le développement des forces productives imposé par la concurrence est devenu incompatible avec la logique capitaliste.  La « contrainte muette des rapports économiques » (Marx) engendre donc une tendance à réduire à néant, d’une façon ou d’une autre, les acquis matériels de la médecine. Quant à la production d’une pauvreté artificielle, elle a des effets préventifs. Ainsi, en Allemagne, l’espérance de vie des personnes à bas revenus est passée, depuis 2001, de 77,5 à 75,5 ans. Qui, malgré un plein temps avec pression au rendement, ne gagne même pas assez pour le minimum vital, est tellement lessivé, une fois atteint la vieillesse, qu’il ne peut même plus profiter des possibilités offertes par la médecine. Et même les soins de santé sont de plus en plus revus à la baisse, en fonction de la solvabilité. Ainsi les hôpitaux grecs, de facto en faillite, sont confrontés au refus des grands groupes pharmaceutiques de leur fournir les médicaments contre le cancer, le SIDA et l’hépatite.  L’approvisionnement en insuline a également été arrêté. Il ne s’agit là nullement d’un cas particulier, mais de la vision de l’avenir. Au moins aux malades pauvres et « superflus », inutilisables par le capitalisme, on fera comprendre avec toute la compétence requise, ce que, jadis, le roi de Prusse, Frédéric II cria à ses soldats fuyant le champ de bataille : « Chiens, espériez-vous donc de vivre toujours? »

 

R. Kurz

9 janvier 2012

 

Bibliographie :

 

Kurz vies et mort du capitalisme

 

Du même auteur sur le thème des chroniques au quotidien de la crise du capitalisme :

- Le capitalisme ne se répète pas (12 décembre 2011)

- Course à la dévaluation (14 novembre 2011)

- Fin du boom des matières premières (17 octobre 2011).

- Dopage de l'économie (19 septembre 2011)

- Fin du conte de fées pour l'industrie automobile (22 août 2011)

- Des dépotoirs pour les créances pourries (25 juillet 2011)

- Le capital face à sa dynamique historique (24 avril 2009)

- Le dernier stade du capitalisme d'Etat (28 septembre 2008)

- Le dernier avatar de la classe moyenne. De la petite bourgeoisie au capital humain universel (2004).

D'autres auteurs sur des chroniques au quotidien de la crise du capitalisme :

- Anselm Jappe, L'argent est-il devenu obsolète ? (31 octobre 2011)

- Ernst Lohoff, Il y a le feu chez les pompiers (10 août 2011)

Pour des textes plus détaillés sur l'explication profonde de la crise généralisée de la société capitaliste (théorie de la limite interne absolue, théorie propre à la mouvance allemande), voir ici.



Publié dans : Chroniques de la crise au quotidien
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Qu'est-ce que la wertkritik ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et  d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit, Streifzüge ou le groupe 180 ° avec des théoriciens comme Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Robert Kurz, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, «  une réinterprétation de la théorie critique de Marx » comme l'a appelée Postone, est apparue durant les deux dernières décennies. A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette approche parfois étiquetée comme mouvance de la « critique de valeur » (wertkritik), a des intérêts principaux divers :  cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite (travail abstrait) de tout travail, à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme  « sujet automate ». Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise). La valeur n'est pas limitée à la seule " sphère économique ", mais impose sa structure à toute la société, la valeur est une forme sociale de vie et de socialisation, un " fait social total ".

 

Un des points centraux de ce nouveau travail théorique est de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les comparses d'un processus qui les dépasse, la lutte des classes si elle existe bien, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes. Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. C'est le double caractère de cette forme de vie sociale et sphère séparée de la vie qu'est le travail et non le marché et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné. La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur " invisible ". 

 

Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais ce n'est pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une " société idéale ". Le seul critère proposé par la wertkritik c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, cela reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. On ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines. D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple «  crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik ".

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