Mardi 3 janvier 2012 2 03 /01 /Jan /2012 22:00

 

Argent-etendu.jpgCourse à la dévaluation

 

Robert Kurz

14 novembre 2011

   

logo-pdf.pngVoir le Fichier : Robert_Kurz-_Course_a_la_d-valuation-_20111.pdf

 

 

  Une monnaie forte bénéficiant d’un taux de change élevé par rapport aux autres devises, voilà qui est généralement considéré comme un signe de supériorité économique, tandis que les devises dites faibles représentent les grandes perdantes du marché mondial. Toutefois, cette règle semble désormais en perte de crédibilité. Partout dans le monde, chacun tremble à l’idée que sa monnaie nationale pourrait devenir trop forte. En Suisse, la banque centrale est d’ores et déjà intervenue pour limiter l’appréciation du franc par rapport à l’euro. La même politique est adoptée, vis-à-vis du dollar cette fois, par les banques centrales du Japon et de plusieurs autres pays, tandis que des pays émergents tels que le Brésil luttent tout aussi désespérément pour empêcher la réévaluation de leur monnaie. A l’inverse, les économistes étasuniens et européens sont loin de s’attrister de la tendance à la baisse que connaissent le dollar et l’euro, dont ils avaient pourtant naguère l’habitude de vanter fièrement la solidité. Tout cela ressemble de plus en plus à une course à la dévaluation.

Cette situation découle de la structure, en pleine mutation, du capitalisme de crise. L’économie mondiale dans sa phase actuelle ne fonctionne plus que par la grâce d’une bulle de crédit aux dimensions surréalistes et aux échanges internationaux qu’elle génère. Les pays excédentaires : Japon, Chine, Allemagne, sont tributaires de leurs exportations ; les pays en déficit dépendent des flux transnationaux de capital-argent [Geldkapital]. Dans les deux cas les limites sont atteintes. Chacun s’efforce à présent d’assainir sa balance commerciale au détriment de celle des autres, soit en cherchant à tout prix à préserver ses excédents d'exportation, soit en tâchant de conquérir à son tour une plus grande part à l’export. Mais vos exportations sont d’autant moins coûteuses, et donc d’autant plus compétitives, que votre monnaie est faible – ce qui, à l’inverse, renchérit vos importations. La course à la dévaluation révèle ainsi qu’on a fait une croix sur les conjonctures économiques intérieures.

Dans la zone euro, nous avons à faire face à une situation particulièrement paradoxale : les pays déficitaires ne peuvent pas dévaluer leur monnaie par rapport à l’Allemagne (pays excédentaire), du fait, bien sûr, de la monnaie commune. De surcroît, la faiblesse de l'euro a favorisé les exportations allemandes vers le reste du monde. Ce qui constitue toutefois une réussite de courte durée, puisqu’elle détruit ses propres bases : c’est en effet le rouleau compresseur des exportations allemandes qui lamine l’euro. Le retour aux anciennes monnaies nationales augmenterait en toute logique la dette extérieure des pays en déficit dans des proportions gigantesques, et simultanément le retour du deutsche mark le réévaluerait à tel point que la machine à exporter s’arrêterait net. Bref, le passage à la monnaie unique était manifestement une mission suicide.

Pour les pays bénéficiant d’importants excédents d’exportation, une réévaluation peut (temporairement) ne pas poser de problème, à condition qu’ils jouissent aussi d’un marché intérieur solide et/ou d’une position de monopole industriel. Ce fut le cas du Royaume-Uni au XIXe siècle et des Etats-Unis au milieu du XXe, et cela permit à leurs monnaies d’assumer le rôle de devise internationale. Maintenant que l’économie étasunienne ultra-endettée a commencé à plonger, aucun candidat à la succession ne se présente, et certainement pas la Chine. La réévaluation drastique de la monnaie chinoise, qui aurait dû avoir lieu depuis longtemps, ruinerait là-bas de vastes secteurs d'exportation en même temps qu’elle dévaluerait les énormes réserves de dollars du pays. Certes, personne ne pourra troquer sa position contre une autre, mais il est clair que les exportations à sens unique vers des pays endettés sont désormais objectivement impossibles, et ce de manière permanente. Au delà de la crise de l’euro, cette course à la dévaluation conduit à une crise monétaire mondiale.

 

Robert Kurz

paru le 14 novembre 2011 dans Neues Deutschland

http://www.neues-deutschland.de/artikel/211020.abwertungswettlauf.html

Traduit de l’allemand par Heike Heinzmann & Sînziana

Illustration : Gianni Motti, Moneybox, à La Ferme du Buisson, 2009

 

 

Du même auteur sur le thème des chroniques au quotidien de la crise du capitalisme :

- Fin du boom des matières premières (17 octobre 2011).

- Dopage de l'économie (19 septembre 2011)

- Fin du conte de fées pour l'industrie automobile (22 août 2011)

- Des dépotoirs pour les créances pourries (25 juillet 2011)

- Le capital face à sa dynamique historique (24 avril 2009)

- Le dernier stade du capitalisme d'Etat (28 septembre 2008)

- Le dernier avatar de la classe moyenne. De la petite bourgeoisie au capital humain universel (2004).

D'autres auteurs sur des chroniques au quotidien de la crise du capitalisme :

- Anselm Jappe, L'argent est-il devenu obsolète ? (31 octobre 2011)

- Ernst Lohoff, Il y a le feu chez les pompiers (10 août 2011)

Pour des textes plus détaillés sur l'explication profonde de la crise généralisée de la société capitaliste (théorie de la limite interne absolue, théorie propre à la mouvance allemande), voir ici.

 

Bibliographie francophone sur Robert Kurz : 

Kurz vies et mort du capitalismeKurz-lire-marx0020.jpg

 Kurz-avis-aux-naufrag-s.jpg

8365g

Publié dans : Chroniques de la crise au quotidien
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Qu'est-ce que la wertkritik ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et  d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit, Streifzüge ou le groupe 180 ° avec des théoriciens comme Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Robert Kurz, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, «  une réinterprétation de la théorie critique de Marx » comme l'a appelée Postone, est apparue durant les deux dernières décennies. A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette approche parfois étiquetée comme mouvance de la « critique de valeur » (wertkritik), a des intérêts principaux divers :  cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite (travail abstrait) de tout travail, à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme  « sujet automate ». Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise). La valeur n'est pas limitée à la seule " sphère économique ", mais impose sa structure à toute la société, la valeur est une forme sociale de vie et de socialisation, un " fait social total ".

 

Un des points centraux de ce nouveau travail théorique est de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les comparses d'un processus qui les dépasse, la lutte des classes si elle existe bien, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes. Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. C'est le double caractère de cette forme de vie sociale et sphère séparée de la vie qu'est le travail et non le marché et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné. La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur " invisible ". 

 

Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais ce n'est pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une " société idéale ". Le seul critère proposé par la wertkritik c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, cela reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. On ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines. D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple «  crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik ".

Syndication

  • Flux RSS des articles

Partager

Sommaire du site

Wertkritik, communisation, ultragauche, anarchisme (liens)

Rechercher

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés