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Mercredi 11 avril 2012 3 11 /04 /Avr /2012 16:45

Tir.jpgCi-dessous un texte de Franz Schandl, rédacteur à Streifzüge, un magazine autrichien dédié à la critique de la valeur dans le monde germanophone. Ce texte est paru le 30 mars 2007 dans Der Freitag.

 

Affaiblissons tous les fronts !*

Refusons de prendre parti dans la guerre des civilisations

 

Franz Schandl

 

logo-pdf.pngVoir le Fichier : Franz_Schandl_Affaiblissons_tous_les_fronts_Refusons_de_prendre_parti_dans_la_guerre_des_civilisations.pdf

  

Le XXesiècle fut le plus sanglant de toute l’histoire de l’humanité. Mais il n’est pas exclu que le XXIe se révèle pire encore. Tout est prêt pour cela, les arsenaux sont pleins ou susceptibles d’être remplis à tout moment. Nous vivons une époque de grande instabilité internationale. Ces propos peuvent sembler cyniques : ils sont au contraire réalistes. Comme chacun sait, l’accumulation de capital repose sur un principe de croissance tous azimuts. Dans le noir engrenage de violence du Proche et du Moyen Orient, ce qui croît de jour en jour ce sont les souffrances et la brutalité.

L’Occident peut-il faire quelque chose ? Depuis longtemps ça ne fait plus l’ombre d’un doute. La question est bien plutôt de savoir s’il doit intervenir là où il peut le faire. Et, d’ordinaire, un seul point demeure digne d’intérêt : le moment est-il opportun pour une intervention militaire (avec ou sans mandat de l’ONU) ? Que cette arrogance de la métropole passe désormais quasi inaperçue en dit long. A elle seule, la suffisance avec laquelle l’Occident légitime son action – à savoir : sanctionner, s’immiscer, bombarder – en invoquant sa supériorité en matière d’économie et de droits humains, montre à quel point cette politique est condescendante. La fourberie qui nous saute aux yeux chez Ahmadinejad est loin d’être aussi évidente à ceux des analystes locaux. Chirac va jusqu’à envisager de lâcher une bombe atomique sur Téhéran. Aucun problème.

Ainsi va le fondamentalisme de l’homme blanc et de ses valeurs démocratiques, qui aujourd’hui atteint même la gauche : « La critique du capitalisme c’est bien joli, mais dans les moments où ça compte vraiment, on sait ce qu’elle vaut », déclarait l’auteur allemand Günther Jacob dans le mensuel Konkret, peu après le 11 septembre 2001[1]. Et haro sur les salauds qui ne seraient pas d’accord.

Après Saddam Hussein, c’est maintenant au tour de Mahmoud Ahmadinejad d’incarner la résurgence du nazisme. Au lieu de chercher la vérité derrière les fausses évidences, on se borne à diffamer l’adversaire en l’accusant de banalisation et de révisionnisme, d’anti-américanisme et d’antisémitisme. Les connexions se font et il ne reste plus qu’à coller les étiquettes. On ne s’intéresse nullement aux véritables risques mais plutôt à d’effroyables menaces qui, la plupart du temps, résultent d’analogies délirantes sans commune mesure avec la réalité des rapports de force. Soudain très en vogue, le conditionnel balaye facilement n’importe quel indicatif. Que pèse la réalité face à une projection ? Du moment que c’est plausible, alors c’est sûrement vrai !

En l’occurrence, ce n’est pas Ahmadinejad qui s’écarte de la logique politique conventionnelle : il l’applique au contraire de la manière la plus conséquente. Qui ne voit rien à redire à cette logique n’aura pas grand chose à reprocher au président iranien. Ahmadinejad réclame pour son pays ce qui pour d’autres, depuis des décennies, a paru aller de soi. Energie nucléaire et bombe atomique font partie intégrante du système capitaliste et aucun soi-disant fossé interculturel n’a jamais freiné leur dissémination. On ne s’étonnera donc pas que l’époque soit révolue où d’aucuns considéraient le nucléaire comme non-islamique ?

A lire les gros titres fébriles des journaux, la prudence serait de mise à tous points de vue. Souvenons-nous de Saddam et de ses armes de destruction massive ! Il n’y en avait pas l’ombre, c’est vrai, mais qui sait s’il n’aurait pas fini par s’en procurer ? On mentait avec la plus profonde conviction.

Ce schème propagandiste rappelle la guerre froide, lorsqu’après 1945 le Troisième Reich et l’« empire du mal » de l’époque, l’Union Soviétique, se voyaient réunis sous le même funeste terme de totalitarisme. Les comparaisons avec le nazisme sont de nouveau à l’ordre du jour. D’un côté la politique d’Israël est assimilée le plus odieusement du monde à celle des nazis, et inversement. De l’autre, tout musulman tombe sous le soupçon d’être un Hitler.

Cette implacable absence de réflexion théorique se répand partout. Untel est-il un ami ou un ennemi, on ne sait plus. Déshistoricisée et transposée, l’expérience nazie sert d’alibi à toutes sortes d’aberrations. Ainsi en vient-on volontiers à prétendre que – soi-disant pour éviter un préjudice encore plus grave – telle grande ville doit être bombardée, tel pays boycotté, tel régime mis hors d’état de nuire. Des raisons, on en trouvera ; au besoin, on en inventera. Ce genre de calculs régressifs est très à la mode. Seulement voilà : que résulterait-il d’une guerre préventive contre l’Iran, sinon un embrasement généralisé ? Serait-ce le but poursuivi ? A accepter tout et n’importe quoi en se disant qu’il s’agit d’un moindre mal, on finit par cautionner le mal, voire par couvrir les pires atrocités. Dans la guerre des civilisations que d’aucuns ont proclamée, toute prise de position sur le fond équivaut en pratique à une capitulation.

L’alternative, c’est la trans-position, qui consiste, étant donné les risques d’escalade, à adopter un point de vue transcendant le conflit. Il ne s’agit pas d’une politique d’équidistance ou d’ignorance, et cela n’exclut pas la solidarité concrète à l’égard des victimes ; toutefois, cette solidarité ne se tournera pas vers les nations, Etats ou collectivités, mais vers les individus touchés, vers ceux qui souffrent au cœur des conflits. La trans-position ne se veut ni un parti, ni une forme de neutralité ; plutôt que de se positionner dans un système de coordonnées que d’autres ont définies, elle entend avant tout amener le débat sur la destructivité des affrontements. En partant de la négation conceptuelle du conflit, elle débouche sur une négation réelle. C’est une démarche qui n’attend pas seulement des réponses mais pose en outre des questions, et enroule les drapeaux plutôt qu’elle ne les brandit. Bref : affaiblissons tous les fronts ! désertons les tranchées !

Il est évidemment peu probable que notre trans-position l’emporte. Mais si nous échouons, ce sera pour la gauche un désastre historique. En tant qu’acteur autonome elle se verra marginalisée, si ce n’est anéantie, parce qu’elle aura montré son impuissance à opposer à la barbarisation générale une réponse véritablement progressiste. Ici, dans la métropole où nous vivons, cette réponse pourrait se résumer à : ne pas se ranger aux côtés des puissances occidentales, ne pas encourager le bellicisme – et faire enfin évoluer le débat du niveau de l’accusation à celui de l’argumentation : « Vous avez tort, parce que... » au lieu de « Vous n’êtes qu’un... ».

 

Traduction : Sînziana

 

Publié dans : L'actualité au prisme de la critique de la valeur
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Qu'est-ce que la wertkritik (Critique de la valeur) ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit !, Streifzüge avec des théoriciens comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, de nouvelles lectures de l'œuvre de la maturité de Marx sont apparues durant les deux dernières décennies. La relecture opérée par Robert Kurz (1943-2012), principal théoricien de la « Critique de valeur » (wertkritik) ou encore appelée théorie critique de la « dissociation-valeur », a cherché avec Marx mais aussi au-delà de Marx, à renouveler les fondements d'une théorie critique radicale de l'économie politique au XXIe siècle.  


A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite de tout travail (le travail abstrait), à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme « sujet automate » (la formule est de Marx lui-même). Le capitalisme est ici interprété comme une forme historique de fétichisme. Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels, les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le fétiche-capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise) que paradoxalement nous ne cessons de constituer au quotidien au travers de nos rapports sociaux. Un des points centraux de ce nouveau travail théorique a été de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les fonctionnaires d'un processus fétichiste qui à la fois les dépasse et ne cesse d'être constitué par eux. La lutte des classes si elle existe bel et bien, en affirmant positivement le travail et le point de vue de la classe prolétaire, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts toujours constitués à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes.


Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. Comme si encore le travail n'était que l'activité transhistorique du métabolisme entre l'homme et la nature. L'économie est une réalité sociale qui émerge et existe comme telle que dans les sociétés capitalistes à partir des XIVe et XVe siècles. C'est le double caractère du travail et non le marché, le rapport social de domination d'une classe sur une autre et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné, elle est donc historiquement spécifique qu'à la seule formation sociale capitaliste. Dans cette compréhension encore, la valeur n'est pas limitée à la seule « sphère économique », mais impose sa structure à toute la société, elle est une forme sociale de vie et de socialisation, un « fait social total ». La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur « invisible ».


Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique radicale n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais elle ne constitue pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une « société idéale ». La critique de la dissociation-valeur dénaturalise toute forme d'économie, et c'est là déjà une forme de pratique radicale. Le seul critère proposé par la wertkritik, c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, un monde au-delà des divers fétichismes sociaux reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. Redistribuer les richesses capitalistes comme le préconisent les économistes de gauche à la sauce néo-keynésienne, ce n'est pas s'opposer à la forme de vie sociale capitaliste. De plus, on ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines.


D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple « crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik 

 

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