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Mardi 29 septembre 2009 2 29 /09 /Sep /2009 00:00

Le texte de Moishe Postone « Antisémitisme et national-socialisme » (1986), aborde une forme de subjectivité spécifique au capitalisme (l'antisémitisme moderne dont celui des nazis fait partie) car informée par les formes sociales abstraites constitutives de celui-ci, et notamment par cet effet du fétichisme de tout scinder, de tout dissocier entre une face concrète, immédiatement pratique et une face abstraite propre à l’échange et puis généralement adaptée au procès de la valorisation capitaliste. Les formes de socialisation du capitalisme qui instituent les abstractions comme réelles et circulent ensuite dans notre dos de manière autonomes, poussent tendanciellement à la constitution de cette forme de subjectivité. Hier, aujourd'hui comme demain, au sein de la formation sociale capitaliste et socialiste.

L'interprétation de l'antisémitisme moderne propre à Postone a notamment une postérité importante dans les milieux antifa et autonomes en Allemagne et dans le monde anglo-saxon. Voici au sujet de ce même texte, des extraits de la brochure « Antifascisme » qui présentent l’interprétation de Moishe Postone du Génocide juif.

Palim Psao




Les camps de la mort : une usine capitaliste inversée


Gossweiler n’a pas étudié ni la culture ni l’antisémitisme ; son travail se fonde uniquement sur la formation pratique et théorique des structures nazies.

La thèse de Postone, elle, met l’accent sur le côté froid et « rationnel » du nazisme, le fait que le génocide ait été « calculé. » La population juive a été exterminée sans qu’aucun intérêt matériel n’existe ; les nazis considéraient cela comme leur « mission », et même leur mission « centrale », prioritaire. Selon Postone :

« ni une explication fonctionnaliste du meurtre de masse ni une théorie de l’antisémitisme centrée sur la notion de bouc émissaire ne sauraient fournir l’explication satisfaisante au fait que, pendant les dernières années de la guerre, une importante partie des chemins de fer fut utilisée pour transporter les juifs vers les chambres à gaz et non pour soutenir la logistique de l’armée alors que la Wehrmacht était écrasée par l’Armée rouge. Une fois reconnue la spécificité qualitative de l’anéantissement du judaïsme européen, il devient évident que toutes les tentatives d’explication qui s’appuient sur les notions de capitalisme, de racisme, de bureaucratie, de répression sexuelle ou de personnalité autoritaire demeurent beaucoup trop générales »


(Moishe Postone, « Antisémitisme et national-socialisme »).


Qui est alors responsable du génocide juif ? Postone se fonde uniquement sur le principe du « fétichisme de la marchandise » élaborée par Karl Marx dans Le Capital. Il va, en s’appuyant sur cela, élaborer l’explication la plus originale du génocide juif, explication qui aura un énorme succès au sein du mouvement autonome en Allemagne.


Selon lui, c’est la marchandise elle-même qui doit être étudiée. Postone constate en effet que :


« quand on considère les caractéristiques spécifiques du pouvoir que l’antisémitisme moderne attribue aux juifs – abstraction, insaisissabilité, universalité et mobilité –, on remarque qu’il s’agit là des caractéristiques d’une des dimensions des formes sociales que Marx a analysées : la valeur »


(Moishe Postone, « Antisémitisme et national-socialisme »).


En quelque sorte, les nazis ont pris les « Juifs » comme cible de leur « anticapitalisme » de la même manière que Proudhon avait pris comme cible l’argent (et que Proudhon ait été antisémite ne relève pas du hasard vu l’imaginaire antisémite). Dans la logique de Postone, Proudhon opposait le concret – le travail – à l’abstrait, c’est-à-dire l’argent, car il ne comprenait pas les rapports sociaux comme Marx a pu le faire.


« Le capitalisme se caractérise par des rapports sociaux médiatisés, objectivés dans des formes catégorielles dont l’argent est l’une des expressions et non la cause. En d’autres termes, Proudhon a confondu la forme phénoménale du capitalisme – l’argent en tant qu’objectivation de l’abstrait – avec l’essence du capitalisme »


(Antisémitisme et national- socialisme).


Et les nazis ont fait de même ; ils ont voulu purifier le capitalisme de l’élément abstrait, personnifié pour eux en la personne du « Juif ».


« L’usine capitaliste est un lieu où est produite la valeur, production qui, « malheureusement », doit prendre la forme d’une production de biens, de valeurs d’usage.
C’est en tant que support nécessaire de l’abstrait que le concret est produit. Les camps d’extermination n’étaient pas la version d’horreur d’une telle usine – il faut y voir au contraire la négation « anticapitaliste », grotesque, aryenne, de celle-ci. Auschwitz était une usine à « détruire la valeur », c’est-à-dire à détruire les personnifications de l’abstrait. »

(Moishe Postone, « Antisémitisme et national-socialisme »).

Les « Juifs » étaient ainsi un fétiche négatif, l’expression de la finance, de l’argent, de l’abstrait, l’abstraction elle-même : le nazisme les révèle et les liquide, pour rendre la société pure. Voilà pourquoi le nazisme mettait l’accent sur la pureté, la communauté, la race : il s’agissait d’un « anticapitalisme » idéaliste, servant naturellement les capitalistes.


Le nazisme : un anticapitalisme idéaliste, romantique


Les thèses de Postone sont uniques ; c’est la seule fois où l’antisémitisme moderne a été étudié à la perspective des thèses de Marx sur la marchandise.
Pour en arriver à ces thèses, Postone a considéré que l’ensemble de la culture « chrétienne – occidentale » européenne avait une composante antisémite, liant les Juifs avec le « pouvoir » (celui de tuer Jésus, de créer le capitalisme, d’amener le socialisme, etc.).

Le racisme anti-juif a cela de particulier que non seulement la population juive est vue comme étant composée de « sous-humains », comme pour les autres racismes, mais il s’y ajoute des éléments comme le côté insaisissable, invisible : parce que le « pouvoir » juif n’est pas « enraciné », il est « partout », caché, tout puissant, conspiratif. Et ces éléments différents des autres racismes en amène un autre : l’aspect « systématique » ou (soit disant) scientifique de l’antisémitisme moderne, car l’antisémitisme moderne prétend absolument tout expliquer. Postone constate alors que toutes les caractéristiques que l’antisémitisme moderne donne aux « Juifs » – abstrait, insaisissable, mobile, universel-, sont les mêmes caractéristiques que possèdent en réalité la valeur de la marchandise, car une marchandise est d’un côté un objet utile et concret, mais de l’autre une entité abstraite, dont on s’explique mal ou pas la valeur, le « prix », la « valeur. » Postone considère alors que sa thèse est la seule valable, car s’il est vrai que le fascisme s’imagine être une « révolte contre le monde moderne », le fait est qu’il ne s’est jamais « révolté » contre l’industrie, alors qu’il a prétendu (soi-disant) le faire contre la finance. Et pour cause : l’antisémitisme moderne est lié à l’aliénation, au fait que les marchandises semblent s’échapper des mains du travailleur pour être jetées sur le marché. Le travail concret devient abstrait car le fruit du travail est arraché des mains du travailleur, d’où l’apologie par les nazis de la féodalité, des corporations, de l’époque où les travailleurs étaient des artisans, etc., par opposition à la population juive personnifiant pour les nazis l’aspect « abstrait ». La communauté (nationale) ne peut devenir elle-même qu’en supprimant le côté abstrait ; telle est l’idéologie de l’« authenticité » mis en avant par le nazisme.

Il n’y a plus d’histoire propre au capitalisme, il n’y a que la communauté en général face à un abstrait particulier. Voilà ce qui explique également la forme « romantique » du nazisme, sa conception « anti-bourgeoise » (alors qu’en fait le nazisme est un phénomène vivant dans le capitalisme et par lui, et non pas contre lui). L’anti-capitalisme romantique ne s’intéresse qu’aux formes de l’abstraction, formes qu’il oppose à la réalité « naturelle », évidemment communautaire ou nationale selon lui. A l’opposé du marxisme [il y a là une erreur du rédacteur de cette note, c'est au contraire le marxisme traditionnel qui ontologise comme naturel le travail, pour mieux l'opposer soit disant au capital. Le travail concret est subsumé par le travail abstrait, il est son support nécessaire mais insignifiant, seul compte le travail abstrait dans le processus d'autovalorisation de la valeur. Il faudrait donc plutôt dire : A l'opposé de la réinterprétation de la théorie critique de Marx élaborée par Moishe Postone...], le travail concret est considéré comme « non capitaliste », voire « anti-capitaliste. » De fait, le socialisme utopique et l’anarchisme ont une conception similaire : ils opposent une société « vraie », quasiment un « organisme », qui est « parasitée ». Voilà pourquoi l’anti-capitalisme romantique ne s’oppose pas aux machines, au machinisme, à l’industrie :

« Dans ce type d’« anti-capitalisme » fétichisé, tant le sang que la machine sont vus comme principes concrets opposés à l’abstrait. L’accent positif mis sur la « nature », le sang, le sol, le travail concret, la communauté (Gemeinschaft) s’accorde sans problème avec une glorification de la technologie et du capital industriel. »


Pour Postone, le nazisme sert le culte de la technologie, le capital industriel. Si le nazisme se présente comme un « retour en arrière » aux valeurs féodales, comme une « nostalgie », en réalité il est l’expression du passage du capitalisme libéral au capitalisme industriel organisé, passage où la vision de la société est « biologisée. »


Le « Juif » n’est pas seulement équivalent à l’argent, il devient la personnification du capitalisme lui-même. Postone a donc une compréhension du nazisme différente de Dimitrov (ou Gossweiler) ; s’il explique l’antisémitisme par la question de l’« abstrait » et du « concret », il pousse la question du fétichisme de la marchandise tellement loin qu’il explique qu’il s’est développé un faux marxisme, une idéologie totalement coupée de la réalité et interprétant le monde de manière délirante.

 

Télécharger la brochure " Antifascisme " (source)

Publié dans : Racisme, homophobie, antisémitisme
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Qu'est-ce que la wertkritik (Critique de la valeur) ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit !, Streifzüge avec des théoriciens comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, de nouvelles lectures de l'œuvre de la maturité de Marx sont apparues durant les deux dernières décennies. La relecture opérée par Robert Kurz (1943-2012), principal théoricien de la « Critique de valeur » (wertkritik) ou encore appelée théorie critique de la « dissociation-valeur », a cherché avec Marx mais aussi au-delà de Marx, à renouveler les fondements d'une théorie critique radicale de l'économie politique au XXIe siècle.  


A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite de tout travail (le travail abstrait), à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme « sujet automate » (la formule est de Marx lui-même). Le capitalisme est ici interprété comme une forme historique de fétichisme. Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels, les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le fétiche-capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise) que paradoxalement nous ne cessons de constituer au quotidien au travers de nos rapports sociaux. Un des points centraux de ce nouveau travail théorique a été de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les fonctionnaires d'un processus fétichiste qui à la fois les dépasse et ne cesse d'être constitué par eux. La lutte des classes si elle existe bel et bien, en affirmant positivement le travail et le point de vue de la classe prolétaire, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts toujours constitués à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes.


Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. Comme si encore le travail n'était que l'activité transhistorique du métabolisme entre l'homme et la nature. L'économie est une réalité sociale qui émerge et existe comme telle que dans les sociétés capitalistes à partir des XIVe et XVe siècles. C'est le double caractère du travail et non le marché, le rapport social de domination d'une classe sur une autre et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné, elle est donc historiquement spécifique qu'à la seule formation sociale capitaliste. Dans cette compréhension encore, la valeur n'est pas limitée à la seule « sphère économique », mais impose sa structure à toute la société, elle est une forme sociale de vie et de socialisation, un « fait social total ». La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur « invisible ».


Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique radicale n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais elle ne constitue pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une « société idéale ». La critique de la dissociation-valeur dénaturalise toute forme d'économie, et c'est là déjà une forme de pratique radicale. Le seul critère proposé par la wertkritik, c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, un monde au-delà des divers fétichismes sociaux reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. Redistribuer les richesses capitalistes comme le préconisent les économistes de gauche à la sauce néo-keynésienne, ce n'est pas s'opposer à la forme de vie sociale capitaliste. De plus, on ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines.


D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple « crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik 

 

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