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Mercredi 23 décembre 2009 3 23 /12 /Déc /2009 14:29

vernant Aspects psychologiques du travail dans la Grèce ancienne  [1] 

 

Par Jean-Pierre Vernant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le travail est un fait humain à dimensions multiples ; son analyse requiert des études à plusieurs niveaux. Il y a une histoire technique, économique, sociale, psychologique du travail. Nos remarques concernent plus spécialement ce dernier aspect, en Grèce ancienne. Nous envisageons le travail en tant que forme particulière d’activité humaine. Nous nous interrogeons sur sa place à l’intérieur de l’homme, ses significations, son contenu psychologique. Notre perspective n’en est pas moins historique. De même qu’on n’a pas le droit d’appliquer au monde grec les catégories économiques du capitalisme moderne, on ne peut projeter sur l’homme de la cité ancienne la fonction psychologique du travail telle qu’elle est aujourd’hui dessinée.

 

Pour nous, toutes les tâches professionnelles, si diverses soient-elles dans le concret, rentrent dans un type de conduite unique : nous y voyons une même activité forcée, réglée, dont l’effet concerne directement autrui et qui vise à produire des valeurs utiles au groupe [2]. Cette unification de la fonction psychologique marche de pair avec le dégagement de ce que Marx appelle, dans son analyse économique, le travail abstrait [3]. En effet, pour que les diverses activités laborieuses s’intègrent les uns aux autres pour composer une fonction psychologique unifiée, il faut que l’homme, sous les formes particulières à chaque tâche, puisse saisir sa propre activité comme travail en général. Cela n’est possible que dans le cadre d’une économie pleinement marchande où toutes les formes de travail visent également à créer des produits en vue du marché. Dès lors, on ne fabrique plus tel objet pour satisfaire les besoins de tel usager. Toute tâche, agricole ou industrielle, débouche également sur la production d’une marchandise, destinée non à tel individu particulier, mais à des opérations de vente et d’achat. Par l’intermédiaire du marché, tous les travaux effectués dans l’ensemble de la société sont mis en relation les uns avec les autres, confrontés les uns aux autres, égalisés. D’où deux conséquences. En premier lieu, l’activité de travail cesse de mettre en rapport plus ou moins direct le producteur et l’usager : par la circulation générale de ses produits, le travail prend forme d’un échange généralisé à l’intérieur du corps social pris dans son tout ; il apparaît ainsi comme constituant par excellence le lien entre les divers agents sociaux, comme le fondement du rapport social. En second lieu, cette confrontation universelle des produits du travail sur le marché, en même temps qu’elle transforme les divers produits, tous différents du point de vue de leur usage, en marchandises toutes comparables du point de vue de leur valeur, transmue aussi les travaux humains, toujours divers et particuliers, en une même activité de travail, générale et abstraite.

Au contraire dans le cadre de la technique et de l’économie antiques, le travail n’apparaît encore que sous son aspect concret. Chaque tâche se trouve définie en fonction du produit qu’elle vise à fabriquer : la cordonnerie par rapport à la chaussure, la poterie par rapport au pot. On n’envisage pas le travail dans la perspective du producteur, comme expression d’un même effort humain créateur de valeur sociale. On ne trouve donc pas, dans la Grèce ancienne, une grande fonction humaine, le travail, couvrant tous les métiers, mais une pluralité de métiers différents, dont chacun constitue un type particulier d’action produisant son ouvrage propre. De plus, l’ensemble des activités agricoles, qui sont à nos yeux intégrées aux conduites de travail, restent pour le Grec extérieures au domaine professionnel. Pour un Xénophon, l’agriculture s’apparente à l’activité guerrière plus qu’aux occupations des artisans. Le travail de la terre ne constitue pas un métier ni un savoir-faire technique, ni un échange social avec autrui. Et le portrait psychologique du cultivateur peinant sur son champ se dessine en antithèse avec celui de l’artisan à son établi [4].

Le travail se trouve donc étroitement limité au domaine des métiers artisanaux. Ce type d’activité se définit d’abord par son caractère de stricte spécialisation, par sa division. Chaque catégories d’artisans est faite pour un seul ouvrage. Mais, comme Marx l’a noté [5], la division du travail, dans l’antiquité, est vue exclusivement en fonction de la valeur d’usage du produit fabriqué : elle vise à rendre chaque produit aussi parfait que possible, l’artisan faisant une chose d’autant mieux qu’il ne fait qu’elle. L’idée n’apparaît pas d’un processus productif d’ensemble dont la division permet d’obtenir du travail humain en général une plus grande masse de produits. Chaque métier constitue au contraire un système clos, à l’intérieur duquel tout est solidairement soumis à la perfection du produit à fabriquer : les instruments, les opérations techniques et, jusque dans la nature intime de l’artisan, certaines qualités spécifiques qui n’appartiennent qu’à lui. Le métier se présente donc comme un facteur de différentiation et de cloisonnement entre les citoyens. S’ils se sentent unis en une seule cité, ce n’est pas en fonction de leur travail professionnel, mais malgré lui et en dehors de lui [6]. Le lien social s’établit au delà du métier, sur le seul plan où les citoyens peuvent s’aimer réciproquement parce qu’ils s’y comportent tous de façon identique et ne se sentent pas différents les uns des autres : celui des activités non professionnelles, non spécialisées, qui composent la vie politique et religieuse de la cité. N’étant pas saisi dans son unité abstraite, le travail, sous sa forme de métier, ne se manifeste pas encore comme échange d’activité sociale, comme fonction sociale de base.

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Pour lire la suite voir le fichier pdf ci-dessus.

 

Sur la question du travail abstrait, voir Pourquoi critiquer radicalement le travail ?

 

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[1] La Pensée, 66 (1956), p. 80-84.

 

[2] Cf. l’article que I. Meyerson a consacré au « Travail, fonction psychologique », Journal de Psychologie, 1955, pp. 3-17.

 

[3] « Tandis que le travail, créateur de valeur d’échange, est du travail général, abstrait, égal, le travail créateur de la valeur d’usage est du travail concret et spécial qui, pour la forme et la matière, se décompose en des façons de travail infiniment diverses », K. MARX, Contribution à la critique de l’Economie politique, p. 30 de la traduction Molitor.

 

[4] Cf. Supra, p. 202 sq.

 

[5] K. MARX : Le Capital, t.II, p. 270 (traduction Molitor) : « En opposition rigoureuse avec cette accentuation de la quantité et de la valeur d’échange, les écrivains de l’Antiquité classique s’en tiennent exclusivement à la qualité et à la valeur d’usage. »

 

[6] Cf. Supra, p. 209.

Publié dans : Histoire et critique de la valeur
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Qu'est-ce que la wertkritik (Critique de la valeur) ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit !, Streifzüge avec des théoriciens comme Robert Kurz, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, de nouvelles lectures de l'œuvre de la maturité de Marx sont apparues durant les deux dernières décennies. La relecture opérée par Robert Kurz (1943-2012), principal théoricien de la « Critique de valeur » (wertkritik) ou encore appelée théorie critique de la « dissociation-valeur », a cherché avec Marx mais aussi au-delà de Marx, à renouveler les fondements d'une théorie critique radicale de l'économie politique au XXIe siècle.  


A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite de tout travail (le travail abstrait), à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme « sujet automate » (la formule est de Marx lui-même). Le capitalisme est ici interprété comme une forme historique de fétichisme. Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels, les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le fétiche-capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise) que paradoxalement nous ne cessons de constituer au quotidien au travers de nos rapports sociaux. Un des points centraux de ce nouveau travail théorique a été de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les fonctionnaires d'un processus fétichiste qui à la fois les dépasse et ne cesse d'être constitué par eux. La lutte des classes si elle existe bel et bien, en affirmant positivement le travail et le point de vue de la classe prolétaire, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts toujours constitués à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes.


Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. Comme si encore le travail n'était que l'activité transhistorique du métabolisme entre l'homme et la nature. L'économie est une réalité sociale qui émerge et existe comme telle que dans les sociétés capitalistes à partir des XIVe et XVe siècles. C'est le double caractère du travail et non le marché, le rapport social de domination d'une classe sur une autre et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné, elle est donc historiquement spécifique qu'à la seule formation sociale capitaliste. Dans cette compréhension encore, la valeur n'est pas limitée à la seule « sphère économique », mais impose sa structure à toute la société, elle est une forme sociale de vie et de socialisation, un « fait social total ». La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur « invisible ».


Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique radicale n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais elle ne constitue pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une « société idéale ». La critique de la dissociation-valeur dénaturalise toute forme d'économie, et c'est là déjà une forme de pratique radicale. Le seul critère proposé par la wertkritik, c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, un monde au-delà des divers fétichismes sociaux reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. Redistribuer les richesses capitalistes comme le préconisent les économistes de gauche à la sauce néo-keynésienne, ce n'est pas s'opposer à la forme de vie sociale capitaliste. De plus, on ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines.


D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple « crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik 

 

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