Samedi 26 décembre 2009 6 26 /12 /Déc /2009 12:44
michel-henry.jpg La déglaciation de l'orthodoxie marxiste autour de l'oeuvre de Karl Marx n'avait laissé place qu'à un éphémère intérêt pour Marx dans les années 1970, jusqu'à voir cet intérêt s'effondrer dans les années 1980 et 1990 au fur et à mesure d'un apparent triomphe de la « Fin de l'histoire » et de la pensée libérale. Maintenant pourtant largement débarassé de la chappe de plomb de la vulgate marxiste officielle des pays de l'Est, le marxisme traditionnel n'a cependant pas disparu. S'il n'est plus porté ou unifié aujourd'hui par de grandes autorités intellectuelles (malgré le ravalement de façade du marxisme traditionnel chez Negri, Hardt, Badiou, etc., cf. Kurz et Jappe, Les Habits neufs de l'Empire. Considérations sur Hardt, Negri, Ruffin, Léo Scher, 2003), dans son effrondrement il s'est fragmenté chez les militants  altermondialistes, de gauche et d'extrême-gauche, en une sorte de marxisme naturalisé qui n'a plus besoin d'appareils de parti ou de syndicat. Plusieurs de ces points centraux sont devenus comme un substrat commun, un allant de soi de la militance, un réflexe idéologique de gauche, complètement inintérrogé. Ces points sont par exemple cette idée marxiste d'une exploitation directe d'une classe sociologique sur une autre, des rapports sociaux réduits à de simples rapports de volonté, et un matérialisme historique toujours présent dans les analyses. Tandis qu'au travers de l'unilatérale abolition de la propriété privée, la réappropriation des moyens de production collectivisés et l'utopie de l'automatisme technologique (vive les machines !) qui en découle reste la ligne d'horizon du monde de demain. La nostalgie pour l'Etat-providence des Trente Glorieuses, le Welfare State, devient alors le point névralgique de la nostalgie de la gauche, qui n'a pour seule critique que l'os néolibéral se mettre sous la dent.  Et la lutte contre la précarisation de nos vies se fait toujours au nom du capitalisme à papa des années 1950-1960, sur fond de mythification du Front Populaire de 36 et du programme du Conseil National de la Résistance en 1945. Contre le CPE, on défend donc le CDI. Cette critique se fait toujours du point de vue du travail que l'on naturalise (travail à défendre et à réaliser en le libérant du capital) et l'on se plaît toujours à ne critiquer dans la valeur qu'une catégorie de la circulation qu'il faudrait distribuer différemment, l'argent étant toujours qu'un simple intermédiaire naturel entre les marchandises afin de les échanger. On se plaît alors à critiquer dans l'idéologie du néolibéralisme le libre-marché et son mythe de l'autorégulation, mais on ne critique toujours pas le marché en lui-même, l'économie  tout court et le travail abstrait comme principe de la synthèse sociale entre les individus. On se complaît alors dans  une critique purement morale en disant que c'est la faute aux vilains spéculateurs et aux méchants patrons et que certaines choses (la culture, le corps humain, etc.) ne doivent pas être que des marchandises, c'est-à-dire ne peut pas à être seulement soumises au pouvoir de l'argent, mais aussi appartenir au droit et à la politique qui seraient nous dit-on un pôle par essence opposé à tout ce qui est économique. 

Ainsi, dans cette gauche et extrême-gauche orphelines de toute théorie forte et renouvelée,  mais toujours béquille de la modernisation de rattrapage où finalement la nouvelleRépublique populaire de Wall Street à coups de nationalisations n'est que l'avenir du libre marché (comme le libre marché n'est que l'avenir du communisme chinois) au sein de toujours les mêmes formes sociales capitalistes, l'existence de la marchandise, de l'argent et de la valeur, tout cela va de soi pour la gauche, tout cela semble exister depuis la nuit des temps pour l'extrême-gauche, donc pourquoi les mettre en cause et en discuter ?
L'eau de pluie comme chacun sait, ça mouille et le travail donne naturellement de la valeur aux biens ! « Une discussion n'est possible que pour ce qui regarde le capital et la plus-value, les investissements et les salaires, les prix et les classes, donc lorsqu'il s'agit de déterminer la distribution de ces catégories universelles qui règlent les échanges entre les hommes. C'est là le terrain où peuvent se manifester les différentes conceptions théoriques et sociales » (Jappe, Les Aventures de la marchandise, Denoël, 2003, p. 27).

Cependant, derrière cet effondrement théorique de la gauche depuis 20 ans, dans les coulisses d'articles de revues spécialisées, de livres épais au niveau de réflexion particulièrement élevé, ou de petits cercles de réflexion, tout un véritable travail de réinterprétation de la théorie critique du capitalisme telle que l'avait élaboré le marxisme s'est accompli et s'est construite en rupture avec cette dernière. Et dans ce parcours qui va jusqu'au travail de réinterprétation de ce que l'on appelle en Allemagne la " wertkritik " (la critique de la valeur) autour de Moishe Postone, Robert Kurz, Jean-Marie Vincent, les revues Krisis et Exit, Anselm Jappe, etc., le Karl Marx de Michel Henry est aussi une de ses grandes fusées qui dans le ciel remet en lumière une critique radicale du capitalisme.


J'ai déjà parlé un peu du philosophe Denis Collin et de son travail de thèse en partie publié dans La théorie de la connaissance chez Marx (L'harmattan), ouvrage stimulant et qui fait une très grande place au Marx de Michel Henry. Il y écrivait :

« Peut-être trouverai-je, un jour, le temps pour préciser mieux que je ne l’ai fait ici mon attitude à l’égard du si beau ‘‘ Karl Marx ’’ de Michel Henry (…). Mais sa lecture, il y a quelques années, fut le choc – j’allais dire l’éblouissement – qui m’obligea à remettre sérieusement le nez dans Marx et tout simplement dans la philosophie. Il est impossible de m’en tirer avec quelques pages » (Collin, avant-propos, p. 5)

Voici donc qu'il revient " A nouveau sur le Karl Marx de Michel Henry " en décembre 2009 et d'une manière intéressante. Un joli cadeau de noël à mettre entre toutes les mains.


logo-pdf.png Voir le Fichier : nouveau_sur_le_Karl_Marx_de_Michel_Henry1_118.pdf



  





En 2009, Gallimard a réédité les 2 tomes du Marx de Michel Henry en un seul volume.


le-socialisme-selon-marx.jpg

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du_communisme_au_capitalisme-68208.jpg La-theorie-de-la-connaissance-chez-marx.jpg

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Qu'est-ce que la wertkritik ?

Avec d'une part le travail magistral de Moishe Postone, et  d'autre part les groupes allemands et autrichiens comme Krisis, Exit, Streifzüge ou le groupe 180 ° avec des théoriciens comme Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Robert Kurz, Anselm Jappe, Gérard Briche, Ernst Lohoff, et plusieurs autres auteurs, «  une réinterprétation de la théorie critique de Marx » comme l'a appelée Postone, est apparue durant les deux dernières décennies. A la différence des lectures traditionnelles de Marx avec lesquelles elle rompt, cette approche parfois étiquetée comme mouvance de la « critique de valeur » (wertkritik), a des intérêts principaux divers :  cette nouvelle critique s'est en grande partie faite remarquée pour avoir articulé une approche théorique qui porte une attention particulière au caractère fétichiste de la production de marchandises, à la dimension abstraite (travail abstrait) de tout travail, à la distinction entre valeur et richesse matérielle et à la nature du capital comme  « sujet automate ». Ainsi, à la différence des marxismes traditionnels les sujets principaux du capitalisme ne sont ni le prolétariat, ni la bourgeoisie, mais plutôt le capital lui-même (la valeur qui s'autovalorise). La valeur n'est pas limitée à la seule " sphère économique ", mais impose sa structure à toute la société, la valeur est une forme sociale de vie et de socialisation, un " fait social total ".

 

Un des points centraux de ce nouveau travail théorique est de développer une critique du capitalisme qui ne s'arrête pas au niveau des antagonismes de classes sociologiques, à la question des rapports de distribution et de propriété privée des moyens de production. La classe capitaliste gère un processus de production de marchandises à son propre profit, mais n'en est pas l'auteur ni le maître. Travailleurs et capitalistes ne sont que les comparses d'un processus qui les dépasse, la lutte des classes si elle existe bien, n'est en réalité qu'une lutte d'intérêts à l'intérieur des formes de vie et de socialisation capitalistes. Ainsi à l'inverse de l'anticapitalisme tronqué, la critique de la valeur ose enfin critiquer le système dans sa totalité, et d'abord critiquer pour la première fois son principe de synthèse sociale, le travail en tant que tel, dans ses deux dimensions concrète et abstraite, comme activité socialement médiatisante et historiquement spécifique au seul capitalisme, et non comme simple activité instrumentale, naturelle et transhistorique, comme si le travail était l'essence générique de l'homme qui serait captée extérieurement par le capital. C'est le double caractère de cette forme de vie sociale et sphère séparée de la vie qu'est le travail et non le marché et la propriété privée des moyens de production, qui constitue le noyau du capitalisme. Dans la société capitaliste seulement, le travail abstrait se représente dans la valeur, la valeur est l'objectivation d'un lien social aliéné. La valeur d'échange d'une marchandise n'est que l'expression, la forme visible, de la valeur " invisible ". 

 

Un mouvement d'émancipation du fétichisme de la valeur, ne peut plus critiquer ce monde à partir du point de vue du travail. Il ne s'agit donc plus de libérer le travail du capital, mais de se libérer du travail en tant que tel, non pas en faisant travailler les machines à la place car le mode industriel de production est intrinsèquement capitaliste (la technologie n'est pas neutre), mais en abolissant une activité posée au centre de la vie comme socialement médiatisante. Cependant la critique n'a pas à fournir en pièce jointe, un mode d'emploi pour une organisation alternative de l’emploi de la vie. Elle développe une explication possible du monde présent, des souffrances réelles de nos propres vies et des exigences sociales qui leurs sont imposées, mais ce n'est pas un mode d'emploi expliquant comment construire correctement une " société idéale ". Le seul critère proposé par la wertkritik c'est qu'aucun medium fétichiste (comme aujourd'hui le travail) ne s'interpose désormais entre les individus sociaux et entre les individus sociaux et le monde. Et comme cela n'a jamais existé, cela reste à inventer. Mais il n’y a pas de compromis possible avec l’économie, c’est-à-dire avec le travail comme forme capitaliste du métabolisme avec la nature, et comme médiation sociale entre les humains. On ne peut privilégier à côté de l'économique, d'autres dimensions (le don, l'entraide, le care, etc.) qui pourraient exister parallèlement, car la valeur est une forme sociale totale fétichiste qui envahit tout : il faut sortir carrément de l’économie en inventant d’autres formes de médiation sociale entre nous, que celles du travail, de la marchandise, de l’argent, du capital qui branche nos « capacités de travail » sur ses agencements sociaux et ses machines. D'autres points forts de ce nouveau travail théorique a été de fournir une structure qui permette de comprendre le processus de crise économique qui a commencé dans les années 1970 et dont les considérables effets actuels sont souvent compris comme une simple «  crise financière », ou encore un autre apport a été l'élaboration d'une théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité qui rompt avec l'épistémologisme contemporain, tout en permettant de comprendre autrement l'antisémitisme, le racisme, la politique, l'Etat, le droit, la domination patriarcale, etc. Pour faire plus ample connaissance avec ce nouveau travail théorique rompant avec le marxisme, on pourra aller voir dans la partie " présentation de la wertkritik ".

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