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Remarque sur le concept de capital chez Thomas Piketty ou plutôt sur son absence

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Clément Homs

 

L’économiste Thomas Piketty est devenu ces dernières années la coqueluche de la gauche américaine et, par effet du champ médiatique mondial, une figure tutélaire des « progressistes » dans le reste du monde. Cet économiste a toujours évolué sur le fond réifié des sciences économiques modernes et n’aurait pas reçu les grands éloges des médias et du public s’il avait formulé une critique substantielle de la société capitaliste. Car Piketty n’aura cessé de décrire son projet et sa motivation de la manière suivante : la démocratie et le capitalisme sont ses objectifs politiques. Or, l’évolution actuelle, avec son aggravation des inégalités de répartition, va dans le sens d’un démantèlement de la démocratie et de la promesse d’égalité de la Révolution française. En tant que démocrate et européen, Piketty s’y oppose. La signification sociale du livre à succès Le Capital au xxiesiècle consiste dès lors à examiner les contradictions du capitalisme d’une manière conforme au système et à les rendre négociables. Les références à l’aggravation extrême de la situation sociale ‒ le creusement de l’écart entre les riches et les pauvres ‒ sont largement thématisées, mais toujours dans l’intention de sauver le système du capitalisme. Le sens est réformateur : les excès extrêmes doivent être abordés et traités par les États par la mise en œuvre d’un « impôt mondial et progressif sur le capital » afin de permettre le maintien du système du capitalisme et de la démocratie. À la question Que faire ? Piketty répond : « inventer de nouveaux outils permettant de reprendre le contrôle d’un capitalisme financier devenu fou, et de rénover et moderniser profondément et en permanence les systèmes de prélèvements et de dépenses qui sont au cœur de l’État social moderne » 1 .

Mais le réformisme de Piketty ne se laisse pas seulement lire dans les mesures préconisées, et se trouve conceptuellement dans sa méthode et son rapport irréfléchi aux catégories économiques qui rate le lien interne entre la genèse et l’aggravation des inégalités et le rapport capitaliste lui-même dans son procès de crise. Car l’économiste n’a aucun concept de « capital » ou de « capitalisme » un tant soit peu sérieux. Sous sa plume, « le capital est un stock », « il correspond à la quantité totale des richesses possédées à un point donné du temps » 2 , autrement dit il devient dans cette définition réifiée, « l’ensemble des actifs non humains qui peuvent être possédés et échangés sur le marché. Le capital comprend notamment l’ensemble du capital immobilier (immeubles, maisons) utilisé pour le logement et du capital financier et professionnel (bâtiments, équipements, machines, brevets, etc.) utilisé par les entreprises et les administrations » 3 . « Pour simplifier », reconnaît-il, « nous utiliserons les mots “capital” et “patrimoine” de façon interchangeable, comme synonymes parfaits »4 . De la même façon que la pensée économique bourgeoise a rétroprojeté ses catégories sur l’ensemble des formes historiques de société humaine, le capital avec une pareille définition s’émancipe du capitalisme et peut être étendu, à toute société, capitaliste ou non. La naturalisation des formes sociales de base du capitalisme perçues comme transhistoriques bat son plein et Piketty dans sa naïveté confondante ne s’en cache même pas : « Dans toutes les civilisations, le capital remplit de grandes fonctions économiques : d’une part, pour se loger […] et, d’autre part, comme facteur de production pour produire d’autres biens et services. 5 " La même remarque apologétique vaut également pour la notion d’accumulation du capital : « Historiquement, les premières formes d’accumulation capitaliste semblent concerner à la fois les outils (silex, etc.) et les aménagements agricoles (clôture, irrigation, drainage, etc.), ainsi que des rudiments d’habitation (grottes, tentes, cabanes, etc.) avant de passer à des formes de plus en plus sophistiquées de capital industriel et professionnel et des locaux d’habitation sans cesse plus élaborés » 6 (préhistoriens, anthropologues et historiens apprécieront).

On en est là chez un « économiste de gauche » au xxie siècle : au stade minimal de la conscience économique bourgeoise où le capital apparaît non pas comme rapport social, mais comme une « chose », une somme de monnaie avancée et/ou une quantité de biens économiques qu’il faut avancer en début de période pour réaliser une production et permettre la reconstitution de ces avances en fin de période. A partir du cadre inverse proposé par Marx pour qui «  le capital n'était pas une chose, mais un rapport social entre des personnes médiatisé par des choses »[7], Piketty constate l’accroissement exponentiel des inégalités, sans pouvoir en fournir une explication. Tous les critiques des inégalités devraient être conscients qu’une critique fondamentale de celles-ci et de leur aggravation n’est possible que si l’on dépasse de manière critique le cadre catégoriel de l’économie bourgeoise. Seule une réflexion en capacité de critiquer les concepts de base du capitalisme dans le contexte de la crise (marqué par la limite interne absolu au développement de la logique autocontradictoire du capital), pourra envisager un changement social fondamental. Celui qui continue à se mouvoir dans le cadre catégoriel de l’économie bourgeoise ne sera pas en mesure de transcender l'univers social global en crise qui est le nôtre, ni théoriquement ni pratiquement. En cela, le dépassement théorique de ces limites de la conscience bourgeoise se présente comme un processus de réflexion sur les concepts irréfléchis des sciences économiques.

1      Thomas Piketty, Le Capital au xxiesiècle, Paris, Seuil, 2013, p. 756.

2      Ibid., p. 89.

3      Ibid., p. 82.

4      Ibid., p. 84.

5      Ibid., p. 337.

6      Ibid.

[7] Karl Marx, Le Capital, Livre I, Paris, PUF, 1993, p. 859.

 

Tag(s) : #Critique de l'anticapitalisme tronqué de la gauche